Ecrire: ouvrir les frontières

mil avec Lettres d'Europe et d'Ailleurs (23/11/16)

La Maison Internationale des Littératures (mil), un projet issu de l’UFR LLCSE, a organisé pour la deuxième année consécutive une journée d’étude en partenariat avec le Festival « Lettres d’Europe et d’Ailleurs ». Le mercredi 23 novembre 2016, la mil proposait plusieurs ateliers, conférences et débats sur le thème de la frontière avec les écrivains Velibor Čolić Florina Illis, Katja Petrowskaja et Radu Vancu.

Tiphaine Samoyault et Velibor Colic © Eugenio Prieto pour Sorbonne Nouvelle
Tiphaine Samoyault et Velibor Colic © Eugenio Prieto pour Sorbonne Nouvelle

10h - 12h, campus Censier : Atelier de traduction avec Katja Petrowskaja proposé par le département d’Etudes Germaniques. Parallèlement, un atelier de Traduction avec Radu Vancu a été organisé par le département d’Etudes Italiennes et Roumaines au Centre Bièvres (qui a également accueilli Florina Illis le lendemain, le 24 novembre).

Katja Petrowskaja © Eugenio Prieto pour la Sorbonne Nouvelle
Katja Petrowskaja © Eugenio Prieto pour la Sorbonne Nouvelle

Pour les germanistes, la journée a commencé sur le campus de Censier avec un atelier de traduction sur le roman de Katja Petrowskaja Peut-être Esther (Seuil, 2015) en présence de l’écrivaine. Préparé par les étudiants du Master EGISAM en cours de traductologie avec Madame Lauterwein, l’atelier accueillait également Elisabeth Horem, écrivaine suisse (dernier livre paru : La mer des ténèbres, 2015), et la traductrice et éditrice Nicole Bary. Dans le public, des professeurs, des étudiants de la Sorbonne Nouvelle Paris 3. L’objectif était de comprendre le chemin du traducteur, passeur d’une langue à l’autre mais aussi d’en apprendre plus sur le livre de Katja Petrowskaja et sur les frontières entre auteur et traducteur.

  

Nous avons consacré une grande partie des deux heures à discuter, à apprendre et à comprendre ce qu’il fallait changer dans telle ou telle proposition, et plus globalement ce qu’il faut éviter ou privilégier lorsqu’on traduit un texte de l’allemand. Il était intéressant de pouvoir faire ce travail de passeur entre deux langues en présence de l’auteure à laquelle on pouvait directement poser des questions, demander des précisions sur le sens des mots qu’elle avait employés. Tous pouvaient participer, la parole était libre et les réflexions enrichissantes.

 

14h – 16h Conférences sur les Littératures hétérolingues avec Myriam Suchet (« De l’imaginaire hétérolingue à l’indisciplinarité ») et Iulia-Karin Patrut (« Literatur und Interkulturalität »).

 

Durant l’après-midi, un panel intitulé "Littératures hétérolingues" s’est déroulé à la Maison de la Recherche de la Sorbonne Nouvelle Paris 3, rue des Irlandais.

Myriam Suchet, maître de conférences à la Sorbonne Nouvelle Paris 3, a commencé avec une présentation dynamique et participative sur l’Imaginaire hétérolingue et l’indisciplinarité. Elle a présenté ses travaux de recherche, tels qu’Indiscipline (2016), Imaginaire Hétérolingue (2014), ainsi que ceux de collègues français ou québécois. Elle joue avec la transparence des frontières de la langue dans la littérature et les outils de séparation entre différents idiomes. En faisant participer le public à des exercices de lecture peu ordinaires, elle invite à désapprendre la langue pour que les frontières linguistiques s’effacent à la faveur d’un, comme elle dit, « continuum ». Jouer des outils de langage est une forme d’indisciplinarité et un moyen de réinventer la langue de la littérature comme de la recherche universitaire.

Germanophone d’origine roumaine, Iulia-Karin Patrut, professeure de germanistique à l’Université de Flensburg, a parlé des transferts culturels dans la littérature germanophone. Elle a évoqué les phénomènes d’hybridation et la notion de littérature postcoloniale en Allemagne, jouant avec les frontières physiques et linguistiques. Dans ce contexte elle a confronté ces nouvelles discussions à Goethe et à sa volonté d’internationaliser la littérature dans une « Weltliterratur ».

 

Florina Illis, Radu Vancu, Tiphaine Samoyault, Velibor Colic, Katja Petrowskaja et sa traductrice © Eugenio Prieto pour la Sorbonne Nouvelle
Florina Illis, Radu Vancu, Tiphaine Samoyault, Velibor Colic, Katja Petrowskaja et sa traductrice © Eugenio Prieto pour la Sorbonne Nouvelle

16h- 18h  Lecture- débat animée par Tiphaine Samoyault, avec Velibor Čolić,, Katja Petrowskaja,  Florina Illis et  Radu Vancu : Quelles sont les frontières rencontrées dans l'écriture ?

 

Ces deux heures, ponctuées de lectures d’écrivains et de débats intenses, ont été animées par Tiphaine Samoyault, auteure de nombreux livres, récits et essais (dernier titre paru : Roland Barthes, Seuil, 2015). Elle enseigne également la théorie de la traduction et de la littérature comparée à la Sorbonne Nouvelle et co-dirige la revue littéraire en ligne « En attendant Nadeau ».

                 Pour Velibor Čolić, la frontière à abattre pourrait-être celle de la langue. L’écrivain bosniaque a écrit une dizaine de livres en français depuis son arrivée en France après avoir déserté l’armée de son pays. Son dernier livre, très percutant, se nomme Manuel d'exil (comment réussir son exil en trente-cinq leçons), Gallimard, 2016). Ce roman autobiographique tragicomique répond notamment aux questions importantes que se pose un réfugié en arrivant en France : « Comment faire ses courses ? » ou « Comment prendre le métro gratuitement ? ». Velibor Čolić affirme : « La plus grande des différences de l’étranger, partout, y compris chez soi, c’est d’avoir un accent. La seule frontière que je ne pourrais jamais franchir, c’est l’accent. » Mais il poursuit : « Plus j’écris en français, plus je me sens yougoslave. Plus j’écris en français, plus je peux dire des choses intimes. »

             Egalement écrivaine allophone, Katja Petrowskaja a grandi en Union Soviétique et vit aujourd’hui à Berlin avec sa famille. Elle écrit en allemand. Elle a consacré de nombreuses années à la reconstitution de son histoire familiale juive aux origines austro-hongroises, polonaises et russes, très touchée par les dictatures successives et les événements du 20e siècle. Ces recherches ont abouti au roman Vielleicht Esther, publié en 2014. On voit alors la capacité de la littérature à exprimer des émotions profondes. Pourtant, pour Katja Petrowskaja, « l'allemand ne peut pas tout parler. » Il s’agit cependant pour elle de « rétablir l’innocence de la langue allemande ». Une langue peut être le témoin des pires discours, mais aussi elle peut en même temps contribuer à la plus belle des littératures et produire les plus beaux textes de paix. Elle ajoute: « Ma propre langue a aussi produit les plus belles choses et les plus tristes. »  

Florina Illis © Eugenio Prieto pour Sorbonne Nouvelle
Florina Illis © Eugenio Prieto pour Sorbonne Nouvelle

La frontière n’est pas seulement politique, géographique ou linguistique : elle peut aussi être psychologique. Pour les écrivains roumains Florina Ilis et Radu Vancu, écrire dans la langue roumaine est important, car le pays a souvent été sous influence, et il a fallu se battre pour sauver cette identité linguistique dans ce qu’elle a de plus poétique et de plus intime. Florina Ilis a fait ses études à la faculté de lettres de l’université de Cluj. Aujourd’hui docteur en philologie, enseignant également le japonais, elle se place parmi les jeunes écrivains qui marquent la littérature roumaine contemporaine. Son roman fleuve sans ponctuation La Croisade des enfants apparaît comme une œuvre majeure, un témoignage touchant sur l’histoire contemporaine de la Roumanie. Le dernier intervenant, Radu Vancu, est un jeune poète roumain qui n’a pas encore été traduit en français. Il se définit comme étant un poète du quotidien, un poète « familier », un poète de l’intime. Il rappelle aussi qu’il est important de comprendre qu’en Roumanie, après des années marquées par une politique éditoriale communiste, le mot « intime » a une connotation assez péjorative. Il faut donc un certain courage pour s’aventurer au-delà des frontières de la convention. La mort représente une frontière, entre nous et la personne décédée que l’on aimait. L’écrivain peut-il abolir cette frontière ?  

cch, ces, clr