Le racisme s'apprend et peut se désapprendre


Nous avons assisté à la discussion sur le racisme ordinaire s'étant tenue le 30 novembre 2016 à la Maison Heinrich Heine en présence de Mohamed Amjahid, auteur du livre Unter Weißen – Was es heißt, privilegiert zu sein, et de Valérie Robert, directrice du Master Journalisme franco-allemand à l'Université Sorbonne Nouvelle Paris 3. 

 

Originaire du Maroc, le père de Mohamed Amjahid a travaillé en Espagne, en France et enfin en Allemagne, à Francfort, où il est resté 35 ans. C'est à Francfort qu'est né Mohamed. Sept ans plus tard, sa famille retourne au Maroc. Adulte, il revient en Allemagne pour y faire ses études, d'abord à Tübingen puis à Berlin où il commence à travailler dans le journalisme. Il débute à l'hebdomadaire allemand Die Zeit. 

 

Amjahid nous lit un extrait de son livre dans lequel il témoigne du racisme quotidien, de l'attitude condescendante et excluante à laquelle il a été confronté et de la part de ses concitoyen.ne.s en Allemagne. Il relate un été durant lequel il rendait visite à sa sœur qui séjournait dans un petit village de 120 382 habitants. Il était alors un des seuls non-blancs à s'y trouver. Il dit s'être senti comme un anthropologue dans ce village, il y étudiait les comportements étranges des habitant.e.s, par exemple les vendeuses qui le scrutaient, lui parlaient plus lentement en ajoutant des gestes à leurs mots comme s'il ne parlait pas l'allemand. Pour ne pas porter préjudice à sa sœur, bien intégrée dans le village, il laisse faire. D'autre part, il note l'attitude défensive des parents envers leurs enfants, et nous confie une phrase qui l'a marqué de la part d'une mère allemande disant à son enfant : « C'est aussi un humain, chéri ». Mohamed Amjahid parle également de certaines situations dans lesquelles il a été stigmatisé à cause de son apparence, par exemple lorsqu'il s'était occupé d'un sujet sur Pâques qui lui a valu des lettres d'insultes, car il s'agit d'un sujet chrétien et que, lui, n'a pas l'apparence d'un chrétien.

 

On ne trouve pas seulement ce genre de comportement dans les campagnes allemandes mais aussi dans des grandes villes telles que Berlin ou Paris. Mohamed Amjahid pose le problème de la répétition de ces situations, où il fait face à un racisme quotidien, et pas forcément conscient. Il évoque par exemple le souvenir de l'un de ses collègues l'ayant surnommé « hipster salafiste », sans arrière-pensées négatives et probablement sans se rendre compte de ce que cela représente pour la personne visée. Son livre s'adresse donc à une majorité ne se rendant pas compte que ces événements, qui semblent mineurs, peuvent s'avérer être un vrai problème majeur au quotidien pour les personnes concernées.

 

Le titre « Unter Weissen » est un jeu sur les mots, pouvant se traduire à la fois par « sous les blancs » et « parmi les blancs ». Mohamed Amjahid s'adresse à un grand groupe dans la société allemande, il décide de parler de la majorité. Il déplore qu'au quotidien, on ne parle  presque que des « minorités », et aspire à mettre en lumière le comportement de la majorité vis-à-vis de ces groupes stigmatisés, afin de comprendre que le problème du racisme vient surtout d'une construction sociale. Il ne parle pas des « blancs » en tant que couleur de peau mais en tant que structure sociétale : les blancs, ce sont les gens transparents, non-racisés de la société. Il évoque les déviances de cette structure vis-à-vis des minorités racisées dont le comportement est souvent ramené à leur origine, et cette origine à la source du problème du racisme ordinaire. Cette majorité ne prend pas en compte la répétition des remarques faites consciemment ou inconsciemment aux personnes racisées au quotidien et de l'impact que cela a sur lesdites personnes.

 

La réception du livre en Allemagne a été globalement bonne, Mohamed Amjahid reçoit deux à quatre mails de soutien par jour depuis la parution de son livre en mars 2017, le remerciant de la prise de conscience qu'il permet. Mais il en reçoit aussi d'autres, plus négatifs, dans lesquels les gens l'accusent d'être raciste, voire quelques mails franchement hostiles lui disant de rentrer au Maghreb. Le discours de l'auteur provoque une réaction dans le public de la part d'une jeune femme : « Mais que pensez-vous du racisme à l'international, notamment du racisme anti-juif qui a lieu en Algérie ? N'est-ce pas une forme de racisme anti-blanc que vous présentez dans votre livre ? » Mohamed Amjahid répond que cet aspect lui a souvent été reproché, mais qu'en tant que journaliste, il écrit sur ce qu'il voit. C'est-à-dire qu'il décrit la seule situation qu'il connaît : celle d'un homme stigmatisé par le groupe social que forment les « blancs » en Europe en raison de ses origines marocaines.

Il précise que, pour lui, le racisme est une construction historique, et que même si les sociétés ont observé une vraie évolution en ce qui concerne le racisme, il n'a pas été complètement éradiqué et que son livre est une manière de dénoncer la manière trop légère qu'a la majorité d'aborder ce thème très sérieux.

 dad, oga


Ursula Krechel et Ralph Dutli à la Sorbonne Nouvelle

Dans le cadre de l’édition 2017 du Festival Lettres d'Europe et d'Ailleurs, du 14 au 17 novembre, deux écrivains germanophones sont venus discuter avec nos étudiants sur le thème « Non-fiction : du document à la poésie ».

Nous avons eu la chance d’accueillir Ursula Krechel le mardi 14 novembre 2017. Poète, journaliste, essayiste et romancière allemande, elle est l'auteure du très remarqué roman Landgericht qui a bouleversé l'Allemagne et pour lequel elle reçoit le Prix du livre allemand en 2012 (en français: Terminus Allemagne, Carnets Nord, 2014, traduction de Barbara Fontaine). Dans cette fresque romanesque basée sur l'histoire vraie du juge Kornitzer, retourné en Allemagne après la guerre, elle reconstitue le combat d'un homme qui cherche à réparer le passé, sa carrière interrompue par l’exil et sa famille déchirée par les persécutions. Avec la foi acharnée de celui qui croit envers et contre tout en l'Etat de droit, Kornitzer perd pied dans l'appareil juridique gangréné de la République fédérale et se résigne à l'impossible indemnisation.

 

Plus récemment, Ursula Krechel a publié une collection d'essais biographiques romancés sur des femmes écrivains et artistes, Stark und leise. Pionierinnen (Jung und Jung, 2015). Dans ces textes qui contredisent souvent des récits balisés et réducteurs, elle fait surgir des destins complexes et esquisse une modalité subjective de l’écriture biographique. Elle s’est notamment arrêtée sur la figure d’Hannah Höch, une artiste plasticienne dada qui permit de sauver nombre d’œuvres d’art du régime nazi en les enterrant dans son jardin berlinois.

L'objet de la rencontre était l’évaluation du chemin parcouru, de la trouvaille des documents biographiques, en l’occurence la découverte dans les archives de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie d’innombrables lettres passées entre les mailles éditoriales, à la densification poétique du texte littéraire.

Ursula Krechel se soucie particulièrement du rythme de la langue et du récit, ce pourquoi ses écrits ne sont pas des narrations chronologiquement linéaires. Si elle parle de l’accumulation de ces archives comme d‘un devoir personnel, elle insiste également sur la nécessité de se distancer du travail de l’historien, de ne pas tout savoir pour conserver la liberté de créer des figures littéraires, de composer. 

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Ralph Dutli est poète, critique littéraire et il a traduit de nombreux textes poétiques, du russe et du français. Lors de sa venue à la Sorbonne Nouvelle, le vendredi 17 novembre 2017, Dutli a présenté son roman Soutines letzte Fahrt (Le dernier voyage de Soutine) à des étudiants du département d’études germaniques.
Compte-tenu de son expérience de romancier et non seulement de biographe, Dutli a produit une réelle réflexion sur le pouvoir des mots et la puissance de l’image allant bien au-delà de la narration des faits biographiques.

Soutien voyage dans un convoi mortuaire de Chinon à Paris dans le but de subir une opération délicate de l’estomac. Sous l'emprise d'un délire morphinique, il voit apparaître des bribes de sa vie et rêve d'arriver dans un paradis blanc.
Les couleurs jouent un rôle primordial dans cet imaginaire : pour guérir, le peintre doit les abandonner. Mais Soutine semble prêt à accepter la douleur pour pouvoir à nouveau peindre.

Ralph Dutli nous a expliqué que dans de nombreuses cultures, la couleur blanche est associée à la mort.  A contrario, le rouge symbolise la vie, le sang; cette couleur est utilisée pour dépeindre l’estomac ulcéré de Soutine.

Pendant la conférence, l'auteur nous a montré un diaporama de reproductions très colorées, en les doublant d’une musique africaine douce. Sans décrire un tableau en particulier, il est parti de la beauté des peintures pour écrire son texte, plutôt que de documents sur la vie du peintre: 

« En tant que poète, homme de parole, je me suis incliné devant les images et la force de la peinture », nous a-t-il confié. La rime qui résonne dans la paire «couleurs/douleurs » et son équivalent allemand «Farben/Narben» deviendra le fil conducteur du récit.

eml