Reconstruction, Urbanisme, Récit et Matérialité

     Dans le cadre de la journée d’étude interdisciplinaire Narrativité et Matérialité du 24 mars 2017 (Université Sorbonne nouvelle-Paris 3, Maison de la Recherche), Elisa Goudin a proposé dans son intervention « La matérialité à l’épreuve de l’histoire : raconter la renaissance du château de Berlin » sa lecture du récit de la reconstruction du château royal de Berlin et du « déboulonnage du Palais de la République ».

 

     Elisa Goudin commence par rappeler les grands traits de l’histoire du château. Au XVe siècle, les Hohenzollern deviennent margraves du Brandebourg (plus tard électeurs et enfin, jusqu’en 1918, rois de Prusse) et installent leur résidence à Berlin. Entre 1668 et 1717 le château royal est construit au centre de la ville, à proximité de l’avenue Unter den Linden. Très endommagé dans un bombardement en 1945, il est détruit en 1950 suite à une décision du gouvernement de la RDA. En 1976, s’achève sur ce site la construction du Palais de la République (Palast der Republik), commandé par Erich Honecker. Il héberge la Chambre du Peuple (Volkskammer, parlement de la RDA), une maison de la culture, des restaurants et des salles de fêtes. Après la fin de la RDA, le Palais de la République devient un symbole encombrant. En 2002, le Bundestag vote – contre les voix de Die Linke – sa destruction et la reconstruction du château de Berlin. En 2013 débutent les travaux. Le nouveau château est conçu pour abriter le Humboldt Forum.

 

     Avant 1989, le Palais de la République a été l’espace des célébrations du pouvoir, mais aussi un lieu de fête pour les citoyens de la RDA qui y célébraient la Jugendweihe, un « rite d’initiation » socialiste, destiné à remplacer la confirmation chrétienne. Comme tout lieu investi par la population, le Palais de la République était devenu un lieu de mémoire, de mémoire collective mais aussi de souvenirs personnels. Pour l’historien Martin Sabrow[1], qui travaille sur les conséquences de la disparition de lieux de mémoire de la RDA, il y a une mise en récit de la fin de la RDA qui présente la disparition de cette dernière comme un fait irréversible et considère la République Démocratique comme un accident de l’Histoire.

 

     Cette mise en récit entretient un lien problématique avec la matérialité du château. Elisa Goudin indique ainsi qu’il faut se demander si une œuvre existe indépendamment de son support matériel. Le château a été recréé de toutes pièces, avec des techniques modernes. La matérialité du nouveau château sera toute autre que celle du premier. Le discours officiel se sert du dispositif narratif de la « renaissance » du château pour affirmer la possibilité d’une transposition dans le temps. Mais est-il possible de transposer une œuvre d’art dans le temps comme cela est possible dans l’espace ?

 

     Laurent Matthey, pour sa part, parle d’un « urbanisme spectaculaire » qui supplante la « ville réelle »[2] : « Dans le même temps que l’on rendait les projets urbains plus prolixes, qu’on les faisait parler plus généreusement d’eux-mêmes, on dépossédait effectivement les habitants de l’information nécessaire à leur compréhension et contestation. On défaisait les capacités de mobilisation collective (…). L’urbanisme d’après l’urbanisme posait ainsi la question du droit à la ville ». [3]

 

     Dans le récit officiel, la reconstruction du château est également présentée comme une mission de justice historique. La « faute » de la destruction est « réparée » : Berlin donne enfin l’image d’une histoire harmonieuse. Il y a une volonté de retour à la continuité historique. Il n’est pas pris en considération que le patrimoine peut contenir plusieurs couches, qu’il se nourrit de sa propre destruction. On procède à un gommage des ruptures pour construire une histoire linéaire.

 

     La destruction du Palais de la République signifie une rupture totale avec la RDA : il s’agit de faire disparaître la matérialité de la RDA en même temps que la matérialité du Palais de la République. Cette destruction est une métonymie dans le récit historique officiel pour montrer que la RDA n’a été qu’un écart dans l’histoire linéaire qui mène à la République Fédérale. Le déboulonnage du Palais de la République est le déboulonnage de la RDA. C’est le « Abriss Ost ».

 

     La destruction du Palais de la République provoqua des conflits dans la société. Il y eut des manifestations, des happenings, des réactions dans la presse. Marie Hocquet, par exemple, évoqua les « effets d’exclusion par la destruction de certains monuments »[4]. Les anciens citoyens de la RDA se considèrent comme dépossédés de leur mémoire. Georg Diez voit dans la destruction du Palais de la République une vengeance pour la destruction du château. Le château a été détruit après la deuxième guerre mondiale, perdue par l’Allemagne, le Palais de la République a été démoli après la guerre froide, perdue par la RDA[5].

 

     Le grand récit de reconstruction du château connaît donc ses propres apories : bien que sa valeur patrimoniale ait été détachée de sa valeur matérielle, le récit parle d’une « renaissance » du château.

 

cob

 

[1] Martin Sabrow (dir.), Wohin treibt die DDR-Erinnerung? Dokumentation einer Debatte. 2007 ; Id. (dir.), Erinnerungsorte der DDR, C.H. Beck, München 2009.

[2] Laurent Matthey, Building up stories. Sur l’action urbanistique à l’heure de la société du spectacle intégré, Genève 2014, p. 70. Voir aussi : Élisa Goudin, « Matthey L., 2014, Building up stories. Sur l’action urbanistique à l’heure de la société du spectacle intégré, Genève, A•Type éditions, 157 p. »,Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Revue de livres, mis en ligne le 21 septembre 2015,. URL : http://cybergeo.revues.org/2723

[3] Laurent Matthey , op. cit., p. 145.

[4] Marie Hocquet « Les effets d’exclusion du geste destructeur : le cas du Palais de la République à Berlin » in Ethnographies des pratiques patrimoniales : temporalités, territoires, communautés. Numéro 24 - juillet 2012.

[5] Georg Diez, «S.P.O.N. - Der Kritiker: Anschlag auf die Sinne» in SPIEGEL ONLINE - 05.06.2015 [http://www.spiegel.de/kultur/gesellschaft/angela-merkel-und-das-stadtschloss-was-sie-gemein-haben-a-1037364.html].