Juvénilisme allemand

Gilbert Krebs, Les avatars du juvénilisme allemand (1896-1945), Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 2015

Gilbert Krebs, né en 1932, est professeur émérite de civilisation allemande à l'Université de la Sorbonne Nouvelle Paris 3. Il a présenté son livre Les Avatars du Juvénilisme Allemand 1896-1945 le 5 décembre 2016 à la maison Heinrich Heine, à la Cité Universitaire de Paris. L'auteur était accompagné de Gilbert Merlio, germaniste et professeur emérite à la Sorbonne-Paris IV. 

 

Gilbert Krebs introduit le sujet en expliquant qu’au XVIIIème siècle on découvre l’enfance, un sujet qui mena à de nombreuses interrogations. A partir du XIXème c’est la jeunesse qui est découverte comme une catégorie à part, un stade intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte. Cette jeunesse va avoir une place importante au sein de la société allemande du XXème. Dès le début du siècle des organisations de jeunesse prolifèrent à l’initiative de l’État, des Églises ou d’autres forces sociales. Parallèlement apparaissent aussi des initiatives venant des jeunes eux-mêmes et les premiers mouvements de jeunes émergent. L’auteur souhaite par son ouvrage retranscrire les différents avatars de ces mouvements de jeunes qu’il qualifie de « juvénilisme ». Il utilise ce terme pour définir ce mouvement social qu’on nomme en allemand « Jugendbewegung » et le justifie en le comparant au féminisme. Il distingue quatre périodes différentes entre 1896 et 1945, donc quatre « avatars » du juvénilisme allemand. Gilbert Krebs évoque dans son livre ces différentes périodes en expliquant le contexte, les mouvements prédominants et la situation de la jeunesse.

 

Le premier avatar est selon l’auteur la période sous Guillaume II. Durant cette période les mouvements spontanés se développent et prospèrent. Le mouvement prédominant fût le Wandervogel (oiseau migrateur) créé par Karl Fischer en 1901 dans un lycée berlinois. Il est une variante relativement anarchique de la Jugendbewegung (mouvement de jeunes). Il se situe dans le mouvement du pangermanisme sans être impérialiste ou militaire. En effet son objectif était uniquement de se créer un espace de liberté. Les membres organisaient pour cela des randonnées qui leur permettaient de s’évader et pendant lesquelles ils ne subissaient plus les contraintes de la société. Mais cette organisation est aussi caractérisée par d’innombrables crises et scissions. Elle reste cependant celle qui dominera au début du siècle et cela jusqu’en 1914.

 

La période de 1913-1918 représente un véritable tournant dans l’histoire du juvénilisme allemand et correspond au deuxième avatar. Gilbert Krebs mentionne la fête de la jeunesse qui se tint à Meissner les 11 et 12 octobre 1913 près de Kassel. Cette manifestation fut organisée par des étudiants à l’occasion du centième anniversaire de la bataille de Leipzig. Son objectif était de réformer divers aspects de la société allemande. Elle eut un réel impact médiatique. Suite à cette fête, la Freideutsche Jugend (jeunesse libre allemande) émergea afin de représenter la nouvelle jeunesse. Sa création fut décidée pendant la fête de Meissner, mais elle apparut plus tard. En effet la Première Guerre Mondiale remit en cause cette nouvelle organisation qui eut ainsi du mal à se développer. La guerre eut donc un impact sur la Freideutsche Jugend mais elle bouleversa d’une manière générale les mouvements de jeunes. La plupart d’entre eux s’engagèrent dans l’armée, ce qui réduisit l’effectif des différentes organisations. La guerre eut aussi un impact sur la mentalité et les idéologies des jeunes. 

 

Après la Première Guerre Mondiale arrive une génération plus intellectuelle notamment grâce à l’afflux des étudiants. La République de Weimar est selon Gilbert Krebs le troisième avatar. Cette période connut une certaine stabilité économique et politique. Entre 1923 et 1933 on assiste à la banalisation du culte de la jeunesse et à la valorisation du groupe de la « Bündische Jugend » (jeunesse ligueuse). Ceci est notamment dû à l’éclatement du mouvement de la Freideutsche Jugend (la jeunesse libre allemande) et du Wandervogel. Les principes éducatifs de ce nouveau groupe étaient des principes portant la trace de la Première guerre mondiale, il devient la référence suprême et réussit à survivre à l’arrivée du national-socialisme qui mit pourtant un terme à de nombreux groupes. En 1923 naît le « mouvement de jeunesse » de la NSDAP, la Hitlerjugend (jeunesse hitlérienne), l’organisation de jeunesse officielle du parti. Cela aura un fort impact sur le juvénilisme.

 

Le quatrième avatar correspond à la période du IIIème Reich. A partir de 1933 la Hitlerjugend devient la Jeunesse d’État et petit à petit tous les mouvements libres sont interdits. Face à la persécution du régime, de nombreux groupes d’opposition et de résistance se formèrent. Gilbert Krebs rappelle notamment l’engagement dans ces organisations de Hans et Sophie Scholl qui sont aujourd’hui des icônes de la Résistance allemande. Pendant cette période le juvénilisme est donc caractérisé d’un coté par la Hitlerjugend et de l’autre par les mouvements de jeunes qui s’opposent au régime nazi. Elle représente aussi la fin de ce mouvement social puisqu’il disparaît en 1940. 

 

Le juvénilisme est donc un phénomène historique de la société allemande pendant la première moitié du 20ème siècle. On constate qu’il n’est pas resté constant et qu’il a connu de nombreux changements. La jeunesse fut de ce fait un sujet clé durant toute cette période. Ce qui reste aujourd’hui, ce sont des groupes nostalgiques de cette période mais ces derniers sont faibles. On les voit parfois aux réunions des anciens mais on a l’impression qu’ils n’ont pas appris  grand chose. Beaucoup d’historiens ou de sociologues affirment que ce mouvement de jeunes était une erreur et qu’il a contribué d’une certaine manière à la chute de la République de Weimar et à ses conséquences. Cependant les anciens ne veulent pas se remettre en question et ne semblent pas vouloir reconnaitre leurs erreurs. Dans la société de consommation actuelle, les jeunes n’ont semble-t-il pas envie de réclamer une place à part ; ils veulent prendre part à cette société de consommation. De plus, les réseaux sociaux permettent aujourd’hui aux jeunes de s’exprimer et de se rassembler. 

 

jlg