Livre

 

Judith Kasper. L’espace traumatisé. Insistance, inscription, montage chez Freud, Kertész, Sebald et Dante

 

Littérature, histoire, psychanalyse. – Germanistik, Romanistik

 

 

     Judith Kasper est docteure en philosophie et en langues et littérature romanes (Romanistik). Elle enseigne actuellement à l’Institut de philologie romane de l’Université Ludwig Maximilian de Munich, où elle organise ce semestre un séminaire intitulé Gedächtnisprozesse (procès / processus de mémoire). C’est dans ce cadre que Céline Trautmann-Waller et ses étudiant.e.s du master Etudes germaniques de Paris 3 lui ont rendu visite à Munich en janvier dernier. L’espace traumatisé reprend son habilitation à diriger des recherches, soutenue en 2015 à la Faculté de philosophie de l’Université de Potsdam. Publiée par les éditions De Gruyter en 2016, celle-ci n’a pas encore été traduite en français.

 

     Judith Kasper y développe le concept d’espace traumatisé[1] qu’elle explore depuis plusieurs années dans ses travaux de recherche sur la Shoah à la croisée de la littérature, de l’histoire et de la psychanalyse. Elle interroge les rapports entre le trauma et le texte. Elle analyse le transfert de la notion psychologique et clinique de trauma vers le champ littéraire, en s’intéressant à l’espace intermédiaire entre le « non-dit » traumatique et le « dit » textuel, entre la (re-) construction littéraire et son résultat, le texte « traumatisé », entre témoignage et fiction. Ce concept d’espace traumatisé, produit d’une relecture de Freud, permet de repenser l’histoire de l’extermination. Celle-ci ne doit plus être pensée uniquement dans sa dimension temporelle, mais aussi comme une rupture spatiale, où l’Europe peut être perçue comme un paysage de camps de concentration, réel, mais aussi fantasmé. Judith Kasper alterne mises au point théoriques et analyses précises d’œuvres emblématiques qui font dialoguer des approches psychiatriques, sociologiques et littéraires.

 

     Le livre est divisé en trois parties. Une nouvelle lecture de Freud et de Dante encadre celle des œuvres de Primo Levi, d’Imre Kertèsz et de W.G. Sebald, dont les textes, au-delà de leur valeur documentaire, réinterrogent la représentation de l’espace de l’extermination : le camp existe aussi en-dehors du camp. Aucun de ces textes n’est perçu comme étant l’expression autobiographique d’un Moi ou comme une source historique. Ils sont lus comme des textes dans lesquels le traumatisme est formulé littérairement comme un objet insistant et indépassable.

 

     La première partie présente la genèse du concept d’« espace traumatisé », qui intègre les différentes approches théoriques du traumatisme et celles de la littérature consacrée à l’Holocauste (Holocaust-Literatur). Au centre de la réflexion se trouvent le développement du concept de traumatisme dans la psychanalyse, ainsi que celui de la psychanalyse comme discours, qui s’est affirmé en se confrontant au trauma. La lecture détaillée du rêve de l’enfant qui brûle dans l’Interprétation du rêve de Freud apparait comme un premier montage qui montre comment un petit rêve fait à la fin du XIXe siècle est opérant dans la question de la vie après les camps.

 

     La seconde partie est consacrée à une lecture de trois œuvres canoniques de la littérature de l’holocauste. Judith Kasper commence par l’œuvre de Primo Levi Se questo è un uomo (Si c’est un homme) parue en 1947 et s’intéresse plus particulièrement à la tension entre le mode de récit chronologiquement linéaire et les différentes dynamiques du retour (« ritorno ») (souhait de retourner chez soi et retour du camp dans les cauchemars), tension qui contribue à une incertitude fondamentale des frontières spatio-temporelles du camp.

 

     L’auteure s’intéresse ensuite au roman d’Imre Kertèsz, Sorstalansàg (Etre sans destin), paru en hongrois en 1975 et en allemand en 1996 (Roman eines Schicksallosen). Kertèsz déplace son témoignage de survivant dans le champ romanesque. Par le rêve et l’extension phantasmatique, Levi avait déjà remis en question les véritables frontières temporelles et spatiales du camp. Kertèsz remet en cause de façon provocante le début et la fin du camp en insistant sur la continuation de la captivité sous l’appareil stalinien en Hongrie.

 

     Le roman Austerlitz de W. G. Sebald, dernier roman publié du vivant de l’auteur en 2001, clôt cette série. A la différence des auteurs précédents, survivants des camps, Sebald est né en 1944 dans l’Allemagne nazie. Austerlitz raconte la réalité nationale-socialiste des camps comme un fantasme persistant, structurant l’espace européen. Judith Kasper analyse dans quelle mesure celui-ci est inscrit aussi bien dans la géographie que dans la textualité même du roman. Dans le roman, son héros, Austerlitz, est sur les traces de son père disparu en France et évoque en particulier le camp de la gare d’Austerlitz, où a été érigée la nouvelle Bibliothèque de France dans les années 1990.

 

     Dans la troisième partie, Judith Kasper s’intéresse à une œuvre majeure de l’histoire de la littérature romane, médiévale et donc antérieure à l’ouverture des camps : la Commedia de Dante Alighieri. Ce retour (en arrière) est dû à l’insistance des renvois intertextuels à la Commedia (surtout à sa première partie, l’Enfer) dans de nombreux textes sur les camps, notamment chez Levi et Kertész. Judith Kasper étudie d’abord la présence de la Commedia chez ces auteurs. L’esquisse philologique de la dynamique du traumatisme dans les textes de Freud, de Levi, de Kertèsz et de Sebald permet de jeter un regard renouvelé sur la Commedia de Dante.

 

 

 

     Ainsi, la relecture de ces cinq auteurs à travers le prisme de l’espace traumatisé donne une nouvelle perspective au champ de l’intertextualité, plus orienté vers l’histoire littéraire et les théories de la réception, qui conçoit les textes littéraires comme des réservoirs de connaissances qui sont en permanence à disposition. Judith Kasper enrichit l’approche intertextuelle par l’analyse de la littérature et de l’histoire littéraire comme un champ de réminiscences inconscientes qui peut être décrit avec les concepts de l’inscription et de l’instance. De cette manière, l’histoire au sens large, l’histoire littéraire et l’intertextualité au sens plus restreint sont reconnues comme un champ de reprises inconscientes.

 

     Lors de sa venue à Paris avec ses étudiants en mars dernier, Judith Kasper nous a entraînés à la BnF François Mitterrand sur les pas de Jacques Austerlitz, héros éponyme du dernier roman de W.G. Sebald publié en 2001. La nouvelle BnF est une des étapes des pérégrinations de ce dernier en Europe pour ses recherches universitaires et dans sa quête personnelle sur les traces de ses parents juifs disparus pendant la seconde guerre mondiale. Installés dans le hall de la Bnf face aux bais vitrées qui donnent sur le jardin intérieur, nous avons assisté in situ à une mini-conférence de Judith Kasper qui est revenu sur l’histoire des lieux et sur son concept d’«espace traumatisé» appliqué au site de la prestigieuse bibliothèque.

 

 

     C’est à l’emplacement de l’actuelle BnF, à proximité de la gare, que, pendant la guerre, les Allemands avaient installé un camp annexe de celui de Drancy. Ce camp servait à la fois d’entrepôt pour les objets confisqués aux juifs et de camp d’internement et de travail où des travailleurs juifs réparaient ces objets destinés à être envoyés en Allemagne. Ces deux finalités sont incluses dans le mot allemand Lager à la fois camp et entrepôt/dépôt – d’où d’ailleurs les ambiguïtés lorsque le mot est traduit en français. Avant la lecture du roman de W.G. Sebald, Judith Kasper avait déjà été sensiblisé à cette mémoire traumatique et occultée du site par un article sur la BnF  paru en 1997 dans  Zeit Magazin, intitulé « Les tours du silence » (« Die Türme des Schweigens ») qui précisait que les lieux ne portaient aucune mention de ce camp.

 

       Mais le passé inconscient, oublié et/ou refoulé, rejaillit régulièrement et semble hanter ce non-lieu de la mémoire collective de la déportation. Dès 1993, un article polémique de l’historien Pierre Nora, père du concept des « lieux de mémoire », intitulé « retour sur les lieux du crime », critiquait la nouvelle bibliothèque et recensait ses difficultés techniques, mais, malgré ce que le titre pouvait laisser penser, n’évoquait pas le camp. De même, l’expression « arbres déportés » utilisée par certains pour décrire le jardin central et ses essences exotiques semble illustrer la présence inconsciente du passé de la seconde guerre mondiale.  Et ce passé de la déportation est matériellement présent à quelques mètres de la BnF, aux Frigos, ateliers d’artistes installés sur une friche industrielle, où Judith Kasper a poursuivi la visite du site. Elle nous a présenté Jean-Michel Froin qui expose une locomotive rapportée de Pologne où ce vestige de la logistique de la déportation était entreposé avec d’autres locomotives (voir l'article sur ladite locomotive et ledit artiste). La présence de cette dernière « sur les lieux du crime » dans un lieu alternatif face à la BnF, temple de la mémoire qui oublie son passé, illustre les contradictions de la mémoire de ce lieu.

 

 

     Alors que les recherches historiques s’intéressent de plus en plus à la géographie des camps dans l’espace urbain et à l’histoire des « petits » camps, alors que la localisation du camp d’Austerlitz est/fait désormais l’objet de travaux et de débats entre historiens, cette visite guidée par Judith Kasper de cet exemple d’« espace traumatisé » nous a montré comment l’art, la littérature et la psychanalyse participent à la construction de la mémoire collective dans une relation complexe avec l’histoire et sa rationalité.

 

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[1] La traduction française du concept d’espace traumatisé ne permet pas de faire entendre la proximité phonétique en allemand entre Raum et Trauma (espace et traumatisme en français).