Lettre de Berlin

J'ai trois maisons. Mes parents ne sont pas divorcés. Je ne suis pas riche. Mais je vis entre ces trois villes : Berlin, Paris et Rouen. Ma double vie de travailleuse le jour, étudiante le soir est un casse-tête à expliquer pour les personnes qui me rencontrent pour la première fois. 

«Tu viens d'où ? Tu fais quoi dans la vie ?». Je ris toujours doucement lorsqu'une personne me pose ces deux questions. Sachant qu'il faut que je sois claire et concise, je prends toujours une longue inspiration avant de me lancer.

Originaire d'un petit village de Normandie, cela fait désormais 2 ans que j'habite à Berlin. Autrefois en Erasmus pour un an, j'avais aussi effectué un stage en parallèle de mes études qui se déroulait chez Märchenland, Centre Culturel allemand du Conte. Trouvé par hasard, aujourd'hui transformé en CDD, ma mission actuelle consiste à organiser un festival de Conte franco-allemand en Alsace et en Bade-Würtemberg.

Mais ce n'est pas fini. À côté de cela, je suis aussi étudiante en Master 1 études germaniques et interculturelles à la Sorbonne Nouvelle à Paris, je visite un cours par semaine à la Freie Universität et je réalise les examens prévus en fin de semestre à Paris.
Vous l'aurez compris. Je suis donc travailleuse dans un pays, étudiante dans un autre. Bref, un alien pour pas mal de gens, et ce notamment pour l'assurance maladie, pour le Steuerberater de mon travail et parfois aussi pour l'organisation de la fac. Outre les difficultés pour trouver un équilibre entre les études, le travail et le quotidien, je ne me suis en réalité jamais sentie aussi à l'aise dans ma vie, dans ma ville et dans le travail que je fournis.

Berlin, le coup de foudre, la ville où tout est possible. Grâce à elle, je suis devenue quelqu'un de très sociable.


Je danse, pour ne pas oublier mon sujet de Master sur la scène techno.
Je chante, le plus souvent chez moi parce que nous avons créé entre amis notre propre chorale.

Je parle, parce qu'en colocation avec un allemand et un anglais, les cours de langues sont compris dans le prix du loyer.
Et enfin, je travaille. Je profite de la chance de pouvoir acquérir des compétences professionnelles sans pour autant sonner l'arrêt de mes études.

Je profite des possibilités de Berlin en ayant des revenus stables et des dépenses en dessous de mes camarades parisiens.


Ainsi, mon travail et ma place de seule francophone au sein de l'équipe me donnent une grande liberté mais aussi beaucoup de responsabilités que très peu de gens de 21 ans se verraient offrir. L'organisation suivie de A à Z, j'écris les dossiers de subventions, prends contact avec nos interlocuteurs, rédige le site internet, les documents de presse et les programmations. Bien sûr, je ne m'arrête pas là. Comme le centre organise plusieurs autres évènements, j'ai aussi mon rôle dans d'autres festivals et d'autres projets : Les 27. Berliner Märchentage qui m'ont fait voyager dans tout Berlin, la remise du Goldene Erbse à l'Hotel Adlon où j'ai pu rencontrer quelques personnalités importantes et le projet « Märchen überwinden Grenzen » qui propose chaque mercredi des heures de contes destinés aux enfants des centres pour réfugiés de la ville dans l'optique d'un apprentissage de l'allemand par le conte. 

 17 juin 2016 : Lecture du Petit Prince par le comédien Lionel Cecilio dans la salle du Vaisseau à Strasbourg pendant le 2ème festival du Conte franco-allemand.

Mes excursions dans Berlin, en Alsace, au Bade-Würtemberg, ajoutés à mes allers-retours lors des périodes d'examens à Paris et de mes visites express dans ma famille, me font réaliser que je n'ai jamais été aussi mobile qu'aujourd'hui.

 

Cette mobilité m'a fait perdre mes repères et m'en a créé de nouveaux. Cette mobilité, c'est ma force. Je suis donc le fruit d'un mix étrange. Une « française à Berlin » qui fait tant parler les journaux et sourire mes amis. Il paraît que je fais des choses « à l'allemande » et d'autres « à la française » mais je m'en rends seulement compte lorsque je voyage d'une ville à l'autre. Je mange bizarrement, je m'habille bizarrement, je parle bizarrement. Je ne peux pas attendre Gilles Bouleau pour tremper mon pain noir dans mes œufs à la coque. Je me ballade avec mon club-mate dans mon sac à dos mais jamais je n'oublis mon rouge à lèvre et mes cigarettes. Je parle constamment allemand depuis 2 ans mais j'ai toujours cet accent français qui prend le dessus. Quand je rentre en France, il y a ce petit accent allemand qui me reste dans les oreilles. Et quand je rentre en Normandie, je n'échappe pas à « Ça va ti toi ? Où qu'il est ton accent normand là ? ». Bien sûr, j'exagère. Mais chassez le naturel, il revient au galop. Mes expressions seront de retour après quelques heures. Je m'amuse d'être ni normande, ni française, ni allemande et ainsi de ne pas pouvoir choisir mon camp pendant les grandes coupes de football. Je m'amuse à faire des montages bidons pour faire marrer les copains expatriés.

Montage : Club Maïté, allégorie d'une identité franco-allemande.

Mes « études germaniques et interculturelles » ne savent pas si bien se prêter à mon environnement.

Je suis certaine que si je réussis à allier les deux pays et mes deux situations, ce n'est pas seulement grâce à mes efforts, c'est surtout grâce à mes supérieurs qui accordent de l'importance à mes études et discutent avec moi de l'arrangement de mon emploi du temps. D'un autre côté, aussi grâce aux professeurs de mon université tout aussi conciliants, mes amis bien assidus dans l'envoi de leurs notes de cours et mon amie Joelle toujours aussi accueillante, tout comme si j'étais la seconde colocataire de son appartement.

 

Avec beaucoup de motivation, un peu de culot, un minimum de confiance en soi, j'ai pu réunir tout mes souhaits en une année scolaire, encore faut-il ne pas baisser les bras. Alors, rendez-vous à la frontière pour le prochain festival du conte franco-allemand, rendez-vous dans les couloirs de la fac pour les prochains examens ou rendez-vous pour le prochain concert de ma chorale entre les non-murs de ma nouvelle vie.

 

Noémie Jobard