Lettre des stagiaires de Berlin

Partir en stage à l’étranger, c’est un choix compliqué. Rares sont ceux qui survivent à une longue investigation, à la concurrence du marché du travail, à la paperasse administrative, racine carré du fait que vous n’êtes pas forcément sur place, que vous êtes étrangers et que vous ne maîtrisez pas la langue à 100%. Mais ce travail de longue haleine peut en valoir la chandelle. De plus, on oublie souvent que les stages peuvent aussi entrer dans une UE pro mais aussi dans un programme Erasmus+. Même si vous avez déjà bénéficié de ce programme lors de votre scolarité, il est possible d’obtenir une bourse si l'on s’y prend bien à l’avance. Alors, qu’est-ce que vous attendez pour partir ? Des conseils peut-être? Voici alors les aventures de deux stagiaires à Berlin :

 

Noémie est en stage dans une association intitulée Märchenland – Deutsches Zentrum für Märchenkultur qui organisent des évènements culturels pour les enfants autour du conte. Ulrike est stagiaire en relations publiques chez Amorelie, sex-shop en ligne à l'esprit jeune et moderne.  Elles racontent.

 

Comment avez-vous été recrutées ?

 

Noémie : Pour moi, c’était le hasard et l’urgence.

 

« Mars 2016, je n'avais décidément pas envie de passer les 2 mois de vacances intersemestres de mon Erasmus à la Freie Universität à Berlin à la maison, encore moins en France. Les débouchés de ma licence étant très larges, je voulais avoir une première expérience professionnelle dans le domaine du culturel, de l’évènementiel, du journalisme, de l’audiovisuel ou de la communication. Rien que ça ! Et c'était encore mieux si l’Allemagne pouvait y être liée. Les conditions étaient alors idéales.

 

Seules difficultés : mon allemand qui n’était pas parfait, mes engagements pour d’autres jobs et la période de 3 mois minimum : un casse-tête pour combiner le tout avec ses études. Pourtant, une offre en ligne disponible sur le site de l’Office Franco-allemand pour la Jeunesse se trouvait coller parfaitement à mon profil : Assistant de projet pour un festival de conte franco-allemand. Festival, culturel, enfants, franco-allemand, la combinaison de tout ces éléments m’a poussé à demander par mail des renseignements aux recruteurs. Qu'à cela ne tienne, j'ai envoyé mon CV en pièce jointe. Les réponses reçues à mes questions ne m’ayant pas convaincue, j’ai rapidement laissé tomber mon idée de départ.

 

Quelques semaines plus tard, je reçois un appel téléphonique d’une salariée de cette entreprise me demandant de renvoyer mon CV en allemand. Puis dix minutes plus tard, un nouveau coup de téléphone, m’invitant à venir passer un entretien dans les locaux. En expliquant mon parcours, mes activités, le contexte de mes études, mes contraintes, il se trouve que l’entreprise et moi avons rapidement trouvé un accord car le festival était dans deux mois. J’étais embauchée et l’entreprise se montrerait flexible et compréhensive envers mes disponibilités. Ainsi, je commençais le lendemain de mon entretient, prête à suivre un projet culturel franco-allemand de A à Z. Aujourd’hui, c’est la deuxième édition consécutive du Festival du Conte franco-allemand que j’organise. »

 

Ulrike : Après de longues semaines de recherche et des problèmes administratifs, j'ai enfin trouvé.

 

« Tout comme Noémie, mes études franco-allemandes me laissaient beaucoup de possibilités. C'était pour moi compliqué de me décider sur la spécialisation de mon master. Parce que Berlin est la destination du moment, parce que Berlin est une ville jeune, riche culturellement et doté d'une grande communauté française, j'ai suivi le mouvement de mes amis français pour changer d'air, tenter ma chance ailleurs et faire des stages.

 

J'avais étudié le franco-allemand à l'université française, je voulais comprendre le regard allemand sur la question. Alors j'ai cherché des stages où mes compétences pouvaient être mises à l’œuvre, les yeux rivés sur le secteur culturel et les start-ups francophone.

 

Bien sûr, tout ne se fait pas en un jour et j'ai investi beaucoup de temps dans mes recherches, si bien que c'est finalement par le bouche-à-oreille que j'ai trouvé un premier stage non rémunéré, l'été de mon arrivée, pour le Festival international de littérature. Mes missions étaient de m'occuper des auteurs francophones invités au festival comme Emmanuel Carrère ou Delphine De Vigan. Malheureusement, le festival ne durait que 2 semaines, alors cette expérience fut intense mais brève.

 

Après un entretient fructueux avec un stage à l'Institut Français à la clé, mes attentes auraient pu être comblées si les problèmes administratifs ne s'étaient pas accumulés pour m'empêcher de faire ce stage au final.

 

En élargissant mon champs de recherche, j'ai postulé pour une agence de relations publiques spécialisée dans les entreprises étrangères souhaitant être présentes en Allemagne. Difficile alors d'écrire sa lettre de motivation qu'on ne connait rien au domaine pour lequel on postule. Au même moment, j'ai postulé pour Amorelie, spécialisé dans le commerce de produits intimes en ligne en Allemagne mais qui se trouve sur le marché français et belge depuis 2015.

 

Résultat : deux entretiens avec un entretien pour tester mon niveau de français et que des réponses positives. J'ai donc passé trois mois dans l'agence de PR et je suis actuellement en poste chez Amorelie pour trois mois. »

 

Pourquoi pensez-vous qu'on recrute des stagiaires francophones à Berlin ?

 

Noémie « Parce qu’on a besoin de nous. Cela parait évident mais ça fait toujours plaisir de le rappeler aux jeunes diplômés. Dans notre cas, les sociétés qui nous emploient ont construit des liens avec la France il y a quelques années mais au fil du temps, le nombre de personnes qui géraient les affaires et les projets avec l’Outre-Rhin a diminué.

 

Pourtant, les contacts sont toujours là et les perspectives d’affaires avec la France sont toujours présentes. C’est pourquoi les firmes recherchent des personnes connaissant la France, ses institutions, ses personnalités publiques et ses détachements territoriaux tout en étant capables de communiquer et de travailler au siège social avec le corps entier de la firme originale.

 

Nous, diplômés et étudiants, sommes jeunes et flexibles. Et c’est là que l’on devient intéressant. En nous embauchant en tant que stagiaire, chacun tire les avantages de cette situation.

 

D’une part, l’étudiant qui bénéficie d’une première expérience professionnelle rémunérée dans un pays étranger, reconnue dans ses études. D’autre part, l’entreprise qui bénéficie de la flexibilité du poste pour continuer à entretenir des liens avec la France et développer son projet grâce à une main d’œuvre (on ne va pas se le cacher) bon marché et éphémère, car ses liens peuvent à tout moment perdre en importance dans les objectifs de l’entreprise. Par exemple, une fois que le festival est fini, on a plus besoin de nous. Mais ce n'est pas une fin parce que ça nous permet de travailler sur d'autres projets. »

 

Pouvez-vous décrire votre travail ? Les similitudes ou les différences ?

 

Noémie : « Qui pourrait croire qu'en faisant toutes les deux une licence d'allemand, on en arriverait là. On pourrait aussi croire que nos travaux respectifs sont totalement opposés. Mais des contes de fées aux sextoys, il n'y a qu'un pas ! En réalité, nos tâches sont plutôt similaires. Tellement qu'on se donne des conseils l'une à l'autre. »

 

Ulrike : « Oui. Il faut convaincre, gagner des clients, des personnalités. Pour nous vendre, il faut créer un contenu le plus intéressant et pertinent possible pour les médias, ou pour les potentiels mécènes. »

 

Noémie : « Pour le festival ensuite, j'ai aussi tout un travail de médiation, toute la partie coordination des évènements et l'animation sur place. C'est le genre de travail que je serais curieuse d'expérimenter chez Amorelie s'ils organisaient un festival. (rires) Donc il y a quand même quelques points qui diffèrent. »

 

Vous pouvez nous les citer ?

 

Le Mode de fonctionnement :

 

Noémie : « Märchenland est une petite structure de 7 personnes et se base sur deux firmes. Quand je traite le courrier par exemple, je dois faire attention si celui-ci est adressé à Märchenland e.V ou gGmbH. L'une est une association à but non lucratif enregistrée au registre des associations qui gèrent les projets locales et l'autre est une forme de SARL à but non lucratif, une structure qui permet de s’organiser et de se développer comme une PME en suivant cependant un objectif d’utilité publique. Avec cette organisation il est plus facile de profiter d'une considération commerciale. C'est avec cette gGmbH que sont gérés des projets nationaux ou internationaux. Quel que soit la nature du projet, le financements sont basés sur des subventions de fonds publiques ou privés essentiellement venus de fondations. Ainsi, il nous est possible d'organiser un projet seulement, et seulement si, nous avons les financements nécessaires et nous organisons ensuite les dépenses selon les règles établies par chaque dossiers de subventions. Par exemple, l'argent de tel fond public doit être utilisé uniquement en France, hors publicité, hors frais de déplacements, etc. Un vrai casse-tête pour un projet franco-allemand, par exemple. »

 

Ulrike : "Amorelie est une GmbH. Contrairement à ce qu'a présenté Noémie, c'est une entreprise a but lucratif qui a cependant gardé son esprit startup même si l'entreprise a bien grandie. Créé en 2013, elle s'est retrouvée leader sur le marché des produits érotiques depuis. À la base, c'est l'idée de démocratiser l'utilisation des sex-toys qui a fait évoluer l'entreprise jusqu'à se présenter en tant qu'experte sur le marché. Aujourd'hui, le gage de qualité passe par notre propre magazine, nos propres marques, etc... Alors, on est un peu plus de salariés, nos rôles sont bien précis et c'est un peu plus hiérarchisé chez Amorelie que chez Märchenland."

 

- Public/partenaires :

 

Noémie : "L'association à but non lucratif est principalement destinée aux enfants et particulièrement aux classes scolaires. Du fait que l'association marche au rythme de projets soutenus, les partenariats sont souvent du milieu politique, du culturel et un peu de l'entrepreneuriat. Contrairement à Ulrike, on a pas vraiment de clients, vu que nous proposons des prestations principalement gratuite pour le public."

 

Ulrike: "Chez Amorelie, le public n'est pas du tout enfantin. Bien au contraire, c'est destiné aux adultes, qu'ils soient en couples ou célibataires. Et il faut faire attention à bien connaître sa cible pour éviter les problèmes. Même si Amorelie fait tout pour que son image soit esthétique et neutre, il suffit qu'un de nos spots télé soit diffusé au mauvais moment, sur la mauvaise chaîne pour que la critique des parents ou de la protection des mineurs soit rude.

 

Parce qu'il n'y a pas de financements publiques, (et c'est bien dommage) il faut bien que les clients soient là pour acheter. Alors les personnes avec qui l'entreprise travaille le plus sont des partenaires issus des médias « consumer » : de la presse spécialisée donc ou des blogueurs lifestyle afin de relayer l'image de la marque et de parler à une clientèle de curieux."

 

Les Concepts :

 

Noémie : "On intervient toutes les deux sur des concepts qui impliquent le français et l'allemand comme langue de travail mais on a une approche différente de l'implication de « la partie France » et la « partie Allemagne ». Pour le Festival du Conte franco-allemand, l'idée est de créer une coopération franco-allemande autour du conte à différent niveau, en s'associant à des partenaires français, en recrutant des conteurs franco-germanophones et en organisant des échanges pour l'occasion."

 

Ulrike : "Comme Amorelie est une entreprise allemande qui marche très bien sur le marché allemand, l'idée c'est d'exporter ce concept qui fonctionne et de dépoussiérer le marché érotique français en s'adaptant à la clientèle et à la concurrence."

 

Qu'est-ce que ce stage vous a apporté ?

 

Noémie : "Ça fait déjà un peu plus d'un an que je travaille chez Märchenland. Donc pour moi c'est déjà une bonne expérience professionnelle quand on a 22 ans et qu'on n'a pas encore fini ses études. Les recruteurs voient qu'on est bosseur et surtout qu'on est débrouillard parce qu'on a travaillé à l'étranger dans des domaines qu'on connaissait pas forcément. J'ai postulé pour des jobs d'été à Paris ou à Barcelone et ça a fait sensation."

 

Ulrike : "On arrive dans une entreprise jeune et dynamique. C'est tout à fait possible de commencer en tant que stagiaire mais de se développer au sein de l'entreprise. Tout mes collègues sont très jeunes. Ça m'a apporté un peu d'espoir mais aussi beaucoup de tristesse. En réalité, mes trois stages m'ont beaucoup aidé, mais ils m'ont surtout montré ce que c'était une semaine de quarante heures. C'est très bien pour trois mois et si ton travail c'est vraiment ta passion, mais moi ça m'a donné encore plus de motivation pour commencer mon master au plus vite."

 

Est-ce que c'est que vous voulez faire plus tard ?

 

Noémie : "Je crois que toutes les deux, on aime bien ce qu'on fait mais dans notre boule de cristal, c'est marqué qu'on ne fera pas ça toute notre vie."

 

Ulrike : "Je le sais pertinemment. Je ne me vois pas du tout être dans les relations publiques. C'est plaisant parce que tu es en relation avec le journalisme et qu'il y a du contact humain mais il faut vendre et convaincre les gens constamment et c'est ce qu'il y a de plus pesant."

 

Noémie : "La licence, c'était une très bonne base pour partir à Berlin. Aujourd'hui, le stage, je pensais que ce serait une bonne base pour me spécialiser mais mon stage est tout aussi polyvalent. Alors, j'ai l'impression que je me spécialiserai jamais. C'est à la fois beau parce qu'on peut essayer pleins de choses et travailler dans pleins de domaines différents comme vous avez pu le remarquer avec nos profils. Mais c'est aussi triste parce qu'on est en concurrence avec des gens qui sortent de licence de communication ou d'écoles spécialisées. Dans ces cas-là, notre seul atout, c'est qu'on parle mieux allemand qu'eux. Et toc !"

 

Des conclusions ?

 

Ulrike : "Je veux pas faire de la pub mais je suis vraiment très heureuse de faire mon stage chez Amorelie. On apprend beaucoup à voir les coulisses d'une jeune entreprise à Berlin autour d'un sujet jeune, différent, qui rencontre du succès avec une manière d'aborder originale."

 

Noémie : "Moi aussi je suis heureuse. Ma banquière aussi d'ailleurs."

 

propos recueillis par mgb