Programme culturel, 1e partie : Bauhaus-Museum – samedi 2 novembre 2019

Peu après notre arrivée, nous avons rejoint les participants allemands au Bauhaus Museum de Weimar récemment ouvert dans le cadre des commémorations du 100 ans du Bauhaus. En guise d’introduction à notre séminaire, une visite guidée du musée et de ses collections était prévue afin d’aborder l’histoire et les productions du Bauhaus à Weimar comme un exemple de renouveau ayant aussi été accompagné de certains conflits générationnels. 

La visite du musée fut très enrichissante. Le Bauhaus est né dans la ville de Weimar en 1919 suite à la création de l’école du Bauhaus, école d’architecture et d’art appliqué, et joue jusqu’à aujourd’hui un rôle important dans la culture artistique de la ville. Ainsi, le musée du Bauhaus présente une large collection d’œuvres diverses représentatives du mouvement et notamment des objets usuels avec un design assez singulier, comme un berceau aux formes géométriques multiples et colorées, réalisé par Peter Keler. L’exposition comme la visite mirent l’accent sur la dimension globale du mouvement qui ne saurait se laisser réduire à un « style » souvent imité mais qui aspirait à faire advenir un « homme nouveau ».

Le bâtiment lui-même fut réalisé en 2019 à l’issue d’un concours international d’architecture remporté par l’architecte Heike Hanada. L’architecture, très moderne, a suscité quelques polémiques à Weimar. En effet, la façade en béton, ornée de néons aux lumières blanchâtres, et de quelques rares fenêtres dispersées de façon asymétrique sur l’ensemble du bâtiment, marque un réel contraste avec le reste de la ville au charme classique avec ses maisons colorées à colombages et l’ombre de Goethe et de Schiller qui plane sur la ville. Son emplacement lui aussi controversé, entre un parc idyllique dans l’esprit du Weimar classique et le « Gauforum », cœur du Weimar national-socialiste, met clairement en lumière l’histoire du Bauhaus à Weimar qui, après avoir bousculé la bourgeoisie attachée à son statut de « ville des classiques », en fut chassé par la montée du national-socialisme – Weimar jouera un rôle de premier plan en Thuringe sous Hitler qui s’y rendit plus d’une quarantaine de fois.

Programme culturel, 2e partie : Rendez-vous de l’histoire de Weimar – 2 et 3 novembre 2019

Après un dîner de groupe nous ayant permis de faire plus ample connaissance avec les participants allemands de l’Université de Erfurt, nous avons assisté à une première conférence des Rendez-vous de l’histoire de Weimar qui se tenaient du 1ernovembre au 3 novembre 2019 à Weimar et dans le cadre desquels était organisé notre séminaire. Pour sa 11e édition, les Rendez-vous exploraient le thème des « renaissances », du renouveau à différentes périodes historiques. 

La conférence du 2 novembre au soir portait sur le thème « Renaissance européenne, (comment) l’Europe tient-elle encore bon ? » et réunissait Étienne François, Thomas Serrier, Teresa Pinheiro et Marek Cichoki à l’occasion de la parution de la version allemande de leur ouvrage sur les mémoires européennes (Europa. Die Gegenwart unserer Geschichte) publié sous la direction d’Etienne François et Thomas Serrier. Les intervenants sont revenus sur le projet regroupant 133 essais et 100 auteurs pour retracer la diversité de l’histoire européenne et de ses héritages. L’œuvre se propose de cerner ce qui désunit l’Europe et ce qui au contraire l’unit, ainsi que son histoire à travers les aspects politiques, sociaux, religieux et culturels. La discussion a cependant essentiellement porté sur les crises, tant économiques qu’identitaires et démocratiques, secouant l’Europe aujourd’hui. Analysant le problème en tant qu’historiens, les intervenants interrogèrent la pertinence-même de la notion de crise, l’Union européenne n’ayant, depuis sa création, cessé d’être en crise (Pinheiro), et soulignèrent l’importance de la longue durée pour penser les tensions actuelles (Cichoki et François). Toutefois, si Cichoki, ancien conseiller de feu Lech Kaczynski, président conservateur de la Pologne jusqu’à sa mort en 2010, date le début de la crise européenne au tournant initié par les Lumières et la Révolution française, cette thèse fut rejetée par les autres intervenants. Tous s’accordèrent en revanche pour attribuer en partie la crise de confiance affaiblissant les démocraties européennes aujourd’hui à un décalage de plus en plus frappant entre beaux discours humanistes et politiques essentiellement libérales.

Si cette conférence nous a donné des éléments d’analyse du contexte européen au sein duquel notre séminaire pose la question du rôle de la jeunesse, les historiens présents se gardèrent de toutes préconisations concrètes pour surmonter l’état de crise. Seul Etienne François appela à une politique européenne ambitieuse au niveau politique et culturel, la critique du primat de l’économie et des lois capitalistes réunissant l’ensemble des intervenants.

Le 3 novembre au soir, nous avons pu assister à la conférence de clôture des Rendez-vous de l’histoire de Weimar portant sur l’époque de la Renaissance au sens historique du terme. À cette époque, l’Europe entre dans les temps modernes.  Trois intervenants présentèrent trois exposés appuyés sur de nombreuses illustrations sur la Renaissance, dans les arts et l’architecture, et ses manifestations dans différents pays européens : Italie (par Arne Karsten), Pologne (par Tomasz Torbus) et France (par Sabine Frommel). Il s’agissait donc d’analyser et de comparer les différentes formes esthétiques naissant au XVe et XVIe siècle en Italie, importée par Leonardo Da Vinci en France, et qui eut également une forte influence en Pologne. Les trois intervenants ont donc présenté la particularité du mouvement de la Renaissance dans chaque pays soulignant la diversité des formes rattachées à ce courant d’un pays à l’autre. Ainsi, Sabine Frommel, nous a montré l’avènement d’une Renaissance proprement française en comparant l’architecture des châteaux de Blois, Fontainebleau et Chambord.

Le 3 novembre dans la journée, nous avions la possibilité d’assister à d’autres manifestations organisées dans le cadre des RV de l’histoire de Weimar, notamment à une discussion sur l’Église en RDA avec Ilse Junkermann et Gerlinde Sommer qui se penchèrent sur certaines pratiques innovantes proposées dans les Eglises avant la Chute du mur puis oubliées après 1989 et qui gagneraient aujourd’hui à être redécouvertes. Nous le verrons plus bas avec le témoignage de Holm Kirsten.

Séminaire sur la jeunesse, 1e partie : rencontre avec Holm Kirsten – 3 novembre (Goethe-Haus)

Après une découverte à pied de Weimar et de quelques-unes des places emblématiques de la ville (statue de Goethe et Schiller devant le théâtre, maison de Schiller, mairie, hôtel Elephant, place Herder, château, bibliothèque Anna Amalia, etc.), nous nous sommes rendus dans la maison de Goethe où eut lieu la première journée de notre séminaire consacré à la jeunesse comme acteur politique du renouveau.

Le séminaire s’est ouvert sur une rencontre avec Holm Kirsten, aujourd’hui historien du nazisme au mémorial de Buchenwald mais venu nous parler en tant que témoin historique. Holm Kirsten a en effet fait partie d’un groupe de jeunes contestataires dans la RDA des années 1980 lesquels ont, une nuit d’octobre 1983, tagué sur les murs de la ville plusieurs slogans anarchistes comme Macht aus dem Staat Gurkensalat (repris en titre de son livre relatant cette expérience). La discussion s’est construite autour des questions que les étudiants allemands et français avaient préparées en amont à partir de la lecture d’un article sur cette histoire.

Dans un premier temps, Holm Kirsten est revenu sur le contexte et les raisons l’ayant mené à participer, de façon à la fois consciente et néanmoins peu réfléchie, à ces actions de rébellion contre le régime de la SED. Cette envie de rébellion se nourrissait de différents sentiments : sentiment d’étouffer en raison de l’absence de liberté ressentie à tous les niveaux (école, loisirs, perspectives d’avenir bouchées entre service militaire obligatoire et accès limité aux études), mais aussi refus de s’arranger avec le système comme le fit, selon eux, la génération de leurs parents perçue comme « corrompue ». Le contexte de la guerre froide eut aussi son importance puisqu’il suscitait chez les jeunes de cette époque une angoisse vis-à-vis du futur et une envie de liberté grandissante. 

Holm Kirsten et d’autres cherchèrent d’abord des espaces de liberté dans la musique en s’engageant dans la contre-culture punk, arrivée fin des années 1970 en RDA et très mal vue du régime. Mais l’Église protestante joua aussi un rôle important. C’est là qu’ils purent se réunir, les lieux de réunion manquant cruellement à Weimar. De son point de vue toutefois, de nombreux jeunes utilisèrent les Églises sans réelle motivation religieuse, ce qui explique le fait que celles-ci se vidèrent rapidement après le tournant de 1989, voire avant, certains pasteurs prenant leurs distances avec des jeunes devenus incontrôlables et peu disposés à s’en tenir à la position non-violente prônée dans les Églises. 

Selon Holm Kirsten, sa position resta néanmoins largement minoritaire au sein de la jeunesse de Weimar qui préféra, en grande partie, se conformer au programme prévu par le régime ou du moins s’arrangeant avec celui-ci. De fait, leur action qui visait à interpeller les citoyens de Weimar mais qu’ils menèrent avec amateurisme fut stoppée net par la Stasi et la police politique dépêchée d’urgence sur place. Ainsi la Stasi arrêta Holm Kirsten et ses amis, envoyés en prison à Erfurt, condamnés pour la plupart à des peines de prison et en partie exfiltrés à l’Ouest à leur sortie. Holm Kirsten, lui, choisit de rester même s’il n’avait plus aucune chance de jamais pouvoir y étudier et que le nombre de ceux qui choisirent de partir ne cessa d’augmenter dans les dernières années de la RDA. 

Il ne regrette cependant pas d’avoir pu vivre la révolution pacifique en étant resté à l’Est. Durant l’année entre la chute du mur et l’unification allemande, Holm Kirsten continua à s’engager, organisant des manifestations à la fois contre les groupes d’extrêmes droites devenant de plus en plus visibles à l’Est et contre une trop rapide unification allemande. Son but, comme celui de nombreux défenseurs des droits civiques, était avant tout une démocratisation de la RDA. Si Holm Kirsten salue le rôle de ces derniers et des Églises dans le mouvement ayant mené à la chute du mur, il souligne par ailleurs qu’il s’est personnellement toujours situé en marge de ces mouvements collectifs, trop consensuels pour lui. Son témoignage permet de mieux comprendre le rôle de la jeunesse, ou du moins d’une frange de celle-ci, dans le bouleversement de 1989-90. Il souscrit d’ailleurs à la thèse soulignant que la perte de la jeunesse fut fatale au régime de la SED.

Cette discussion a été enrichissante d’un point de vue historique puisqu’il relatait son histoire et ses ressentis durant la période de la RDA et après la chute du mur. Son témoignage nous a aussi permis de nous pencher, à partir d’un exemple historique précis, sur la place de la jeunesse dans la société et le rôle important qu’elle peut jouer. En considérant les obstacles qu’elle avait à affronter en RDA et, en même temps, l’impact que put avoir un acte de rébellion en RDA, on ne peut que se demander si la jeunesse d’aujourd’hui, pourtant bien plus libre, pourrait jamais avoir un tel impact aujourd’hui.

Séminaire sur la jeunesse, 2e partie : exposés historiques – 3 novembre (Goethe-Haus)

Dans la même salle, nous avons, l’après-midi, assisté à trois exposés historiques (deux présentés par les étudiants allemands de l’université de Erfurt, et un présenté par les étudiantes de l’université Paris 3). Centrés sur des périodes historiques différentes, ces exposés nous permirent de disposer d’exemples communs sur lesquels nous appuyer pour réfléchir aux mouvements de jeunesse et à leur pouvoir.

Le premier exposé, présenté par deux étudiants de l’Université d’Erfurt, était centré sur les mouvements de jeunesse du début du 19e siècle jusqu’à 1945. Après une présentation du contexte historique de la première moitié du 19esiècle, l’exposé présenta l’histoire des « Burschenschaften », corps étudiants émergeant au moment des guerres de libération contre Napoléon et ayant joué un rôle important dans le Vormärz. Elles portèrent en effet le combat en faveur de l’unité allemande et des droits et libertés citoyennes (Einheit und Freiheit) jusqu’à l’échec de la révolution de mars 1848. Ce premier exemple permit de mettre en lumière le rôle de la jeunesse dans les changements politiques puisque c’est avant tout en tant que force libérale à l’époque (aujourd’hui essentiellement conservatrice, voire extrémiste pour celles qui restent) que les Burschenschaften marquèrent leur époque, non en se distançant des combats de leurs aînés mais en les soutenant voire en les impulsant, non sans que cette force ne fasse aussi l’objet d’une certaine instrumentalisation à l’époque. Ainsi, le célèbre « Turnvater Jahn » conceptualisa l’importance du sport et de la gymnastique dans l’éducation de la jeunesse dans l’idée de la préparer au combat nationaliste contre Napoléon.  

Dans un deuxième temps, l’exposé est revenu sur le mouvement des « Wandervögel », fondé à la fin du 19e siècle en réaction à l’industrialisation grandissante et prônant un mode de vie plus proche de la nature. C’est ce mouvement-là, celui des « Wandervögel », qui marque l’avènement de la figure de la jeunesse en tant que telle, avec une culture et des aspirations propres. Il est aujourd’hui considéré comme l’exemple premier d’un mouvement de jeunesse. Les rituels propres à ces groupes de Wandervögel se retrouvent en effet aujourd’hui encore dans de nombreux mouvements de jeunesse (importance de la musique, des marches dans la nature, critique de la société adulte et urbaine, etc.). L’évolution de ces groupes instrumentalisés puis interdits après l’avènement d’Hitler au pouvoir orienta la discussion sur la question de l’instrumentalisation de la jeunesse au sein de tels mouvements. Les prises de parole insistèrent toutefois sur la différence, de nature et d’envergure, entre l’instrumentalisation idéologique et militaire de la jeunesse au sein des Jeunesses Hitlériennes et le fait de voir d’un bon œil des organisations comme les Wandervögel qui offraient un cadre de contestation ayant peu d’impact pour le pouvoir en place.  

            Le deuxième exposé, présenté par des étudiantes de l’Université d’Erfurt, avait pour sujet « le pouvoir des jeunes après 1945 ». Elles ont parlé des générations 68, 89 et 2018 ainsi que de l’évolution de la culture jeune à l’Est en dépit des efforts de contrôle de la jeunesse par le pouvoir est-allemand. La jeunesse a été le principal acteur des mouvements de protestations dans les années 68. Elles ont également comparé les différents mouvements : les combats de 2018 portaient davantage sur le climat alors qu’en 1968, ils étaient majoritairement portés sur le système politique. Grâce à cet exposé, on a pu appréhender le rôle majeur de la jeunesse dans les différentes périodes et le rôle des générations. On voit ainsi qu’elle a toujours été, et qu’elle est encore, présente et active dans la société. Elles ont conclu leur présentation en proposant différents sujets de discussions, d’abord sur l’impact de la jeunesse, puis sur l’importance des réseaux sociaux dans le pouvoir militant de la jeunesse aujourd’hui. Enfin elles ont élargi le sujet en demandant si c’était une bonne idée d’abaisser le droit de vote à seize ans. Cette dernière question étant au programme du 3e jour de séminaire, la discussion s’est avant tout penché sur l’importance des réseaux sociaux aujourd’hui. Tout le monde s’est accordé pour dire qu’ils constituent un facilitateur dans l’organisation d’actions protestataires, toutes générations confondues, comme le montra le Printemps arabe en 2011. Toutefois, ils ont également permis de réduire l’engagement à l’emploi d’un simple hashtag permettant à certains de soutenir certains mouvements sans vraiment s’engager ni donner de leur temps. Si cette forme de protestation peu contraignante permet d’atteindre un plus vaste public, et de fédérer largement au-delà de son propre cercle, elle peut, dans certains cadres, affaiblir l’impact de certains mouvements qui ne trouvent pas de répercussions concrètes.

Finalement, les étudiantes de l’Université Paris 3, ont parlé des organisations de jeunesse sous les états totalitaires que furent le Troisième Reich, d’un côté, et la RDA, de l’autre. Bien sûr, il ne s’agissait pas de postuler une équivalence entre ces deux systèmes radicalement différents dans leurs formes, leurs finalités et leurs contours historiques. Pour cette raison, l’exposé a privilégié une présentation séparée des organisations de jeunesse du temps de l’Allemagne nazie puis du temps de la RDA. Dans les deux cas, la volonté d’un contrôle total de la jeunesse au sein d’organisations de masse, d’une militarisation et d’une instrumentalisation de sa vigueur et de son idéalisme au service de l’idéologie au pouvoir est apparue clairement. Les différences sont néanmoins nombreuses, tant au niveau de l’idéologie, des objectifs militaires visés que de la marge de manœuvre des jeunes contestataires. Certes, la jeunesse a aussi joué un rôle dans la résistance contre Hitler (à l’exemple du célèbre groupe de la Rose blanche) et qu’il y eut, sous le nazisme aussi, des groupes de jeunes comme les Edelweißpiraten refusant le cadre imposé au sein des jeunesses hitlériennes. La criminalisation des jeunes qui étaient contre le régime a cependant été poussée bien plus loin sous Hitler qu’en RDA où s’est peu à peu développée une contre-culture venue de l’Ouest entraînant un détachement de plus en plus grand des jeunes générations par rapport aux offres conçues par la SED à destination des jeunes. 

Séminaire sur la jeunesse, 3e partie : discussions de groupe – 4 novembre (Erfurt)

La dernière journée de séminaire à Erfurt fut consacrée à des discussions en petits groupes.

Discussion de groupe n°1 : “La jeunesse n’est qu’un mot”

Pour la discussion du groupe dont le titre empruntait une expression de Bourdieu, “la jeunesse n’est qu’un mot”, nous avions pour fil conducteur initial les différences et les inégalités sociales, culturelles, économiques et nationales au sein de la jeunesse européenne, afin de démystifier l’unité d’un groupe qui reposerait principalement sur l’âge comme critère d’appartenance à une génération particulière. En préparation à cette discussion, nous avions lu des textes sur certaines questions propres au sein de différents groupes de « la jeunesse »  (jeunesse musulmane, femmes et mouvements de jeunesse, etc.). 

Le doctorant allemand Philipp Meyer, qui encadrait la discussion, a d’abord proposé de revenir sur un point soulevé la veille et qui est souvent considéré comme l’une des particularités de la jeunesse actuelle : l’attachement qu’elle porte aux réseaux sociaux. Est-ce que les réseaux comme Facebook aident à s’organiser et à propager les idées, favorisent-ils le développement de mouvements ? Il est apparu que si les informations sont passées plus rapidement par ces moyens, et bien qu’elles touchent un public plus large, il peut y avoir une impression d’action avec le fait de “liker”, de re-publier, qui en réalité n’amènent peut-être pas à une réelle mobilisation, voire qui leurrent en donnant l’illusion d’avoir agi. En outre, publier son avis ou discuter publiquement et politiquement sur un réseau social n’est souvent pas un succès : les conversations demeurent unilatérales, il n’y a pas de véritable dialogue mais plutôt une juxtaposition d’avis. Somme toute le problème de la communication demeure intergénérationnel, et l’apparition des réseaux sociaux ne le résout pas, mais ce n’est donc pas une spécificité de la jeunesse.

Nous sommes alors revenus à la question placée au cœur de notre discussion : comment définir la jeunesse ? En Allemagne, juridiquement, ce statut s’achève à 27 ans, 24 pour les Nations Unies, 26 pour les musées français : ces âges ne semblent pas avoir de justification précise : il s’agit vraisemblablement d’un âge où il faut commencer à s’établir, rentrer dans la vie “adulte”. Il est clair que le seul critère de l’âge ne suffit pas pour définir la jeunesse et que celle-ci est composite.

La jeunesse est en effet aussi associée à un mythe, une période qui semble rétrospectivement insouciante, étant donnée l’absence de responsabilité (c’est sur ce point que s’opposent jeunesse et âge adulte), mais la nostalgie de cette époque efface certainement les aspects difficiles qu’elle implique pourtant : faire des choix qui semblent cruciaux, se construire hors de la sphère familiale, être confronté aux autres. Dans le texte de Klaus Hurrelmann, Lebensphase Jugend, qui faisait partie de la bibliographie de travail, l’auteur explique que le concept-même de jeunesse s’est développé au 19e siècle, avec l’industrialisation et la pensée socialiste, et la période de l’adolescence plus que celle de la jeunesse peut-être, s’est progressivement élargie depuis. Une citation de Socrate a été lue pour rappeler que malgré la construction historique du concept, il possède depuis très longtemps déjà une même connotation, souvent négative aux yeux des anciennes générations : “Notre jeunesse aime le luxe ; elle est mal élevée ; elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect pour les anciens…Ils ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans la pièce. Ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler.”

Il s’agit donc d’un état d’esprit, de contestation, d’opposition à une autre génération et à ses valeurs. C’est encore le cas aujourd'hui, les jeunes et les plus âgés ne partagent pas le même combat, la différence des revendications entre les lycéens des Fridays for Future et des gilets jaunes en attestent même si des représentants de toutes les générations se retrouvent dans les deux mouvements. Néanmoins, les jeunes se battent moins pour des sujets comme celui de la retraite, car ils ne se sentent pas concernés, il ne sont pas encore confrontés à cette réalité.

Du moins, pour les jeunes socialement privilégiés ou ayant accès aux études. Pour ces derniers, la jeunesse est souvent associée à ce statut, à ces années de travail intellectuel et qui ne se confronte pas ou moins aux nécessités économiques, car ils sont souvent soutenus financièrement par leur famille. Dans ce cadre, la jeunesse est avant tout un âge privilégié et « pouvoir » être jeune relève d’un privilège.

Discussion de groupe n°2 : « La jeunesse au pouvoir »

La discussion sur le rapport entre jeunesse et pouvoir, modérée par la doctorante de Paris 3, Elise-Anne Baray, s’est également appuyée sur un corpus de textes préparatoires. L’ensemble des textes n’a cependant pas pu être abordé. D’autres thèmes, issus à la fois des conférences du Weimarer-Rendez-vous ainsi que des discussions suscitées au moment des exposés du séminaire se sont naturellement invités dans la discussion. 

Il ressort de la discussion que de faciliter l’accès des jeunes au pouvoir serait un élément positif mais sans doute insuffisant à lui seul pour prétendre régler les problèmes auxquels est confrontée la jeunesse aujourd’hui. En effet, ce n’est pas parce que des jeunes parviendraient au pouvoir qu’ils représenteraient forcément les intérêts de la jeunesse. L’exemple extrême envisageant l’hypothèse de jeunes nazis au pouvoir montre bien que n’importe quels jeunes ne représenteraient pas forcément les intérêts de l’ensemble de la jeunesse. Il est donc apparu plus prudent d’ajouter qu’il est nécessaire de différencier les jeunes, leurs intérêts, leurs conceptions et positions politiques. Par ailleurs, différents exemples issus de l’histoire comme de notre actualité semblent montrer que des jeunes et des moins jeunes peuvent porter des revendications communes. Limiter les mouvements de la jeunesse à des conflits générationnels peut donc être réducteur et peut parfois masquer leur caractère politique.  

Concernant la sous-représentativité des jeunes en politique, la proposition mise en avant par Klaus Hurrelmann dans son article « Warum Parteien die Generation Y brauchen ? » plaidant pour des quotas de jeunes en politique comme moyen de répondre à cette aspiration a été reçue de manière assez critique par plusieurs participants. Un des arguments allant à l’encontre de cette proposition est celui se retrouvant dans tout débat sur les quotas, à savoir la crainte que des jeunes, bien que peu intéressés ou peu motivés, puissent se retrouver au pouvoir simplement parce qu’ils sont jeunes et non pas pour leurs idées ou leur investissement politiques.  

Pour certains participants, les partis devraient travailler sur leur attractivité à l’égard des jeunes pour que les jeunes s’y sentent représentés et aient envie de s’y engager, notamment en se réformant. D’autres étaient plutôt d’avis qu’il faudrait un ou des nouveaux partis représentant la jeunesse car les anciens partis ont, selon eux, montré que malgré leurs tentatives de réformes, ils restaient étrangers aux aspirations de la jeunesse. 

Enfin, la question de la démocratie de nos institutions s’est elle aussi invitée dans la discussion. A-t-on des «Stimmzettel ohne Stimme » comme l’avançait un historien de la conférence «Renaissance Europa- (Was) hält Europa noch zusammen ?» qui faisait référence à la ratification du traité de Lisbonne en dépit parfois des résultats de référendums nationaux? La démocratie se résume-t-elle finalement à voter contre des partis plutôt que pour des partis ? Aussi bien les participants français que les participants allemands se sont aussi interrogés sur l’importance électorale de l’extrême droite dans chacun des deux pays, sur ce qu’elle pouvait bien signifier et s’il fallait en avoir peur. Si ces questions ne sont pas propres à la jeunesse, elles interrogent toutefois au vu des résultats électoraux du Rassemblement national en France ou de l’AfD en Allemagne parmi les jeunes.

Discussion de groupe n°3 : « Ah ! ces jeunes... » : Image et représentation de la jeunesse dans la critique d'hier et d'aujourd'hui

Là encore, un texte recensant les multiples critiques adressées à la jeunesse par les philosophes au fil des âges montrait clairement à quel point l'image des jeunes est généralement négative dans le discours des générations plus âgées. Les participants de la discussion modérée par Noémie Jobard confirmèrent cette impression sur la base de leur propre expérience. 

Le rôle des médias renforçant souvent l’image négative et déconnectée des jeunes a été unanimement mis en avant. Or la dichotomie entre « jeune » et « vieux » est en elle-même paradoxale car les plus âgés oublient alors qu'ils ont été jeunes un jour.

De plus, le monde adulte diffuse des clichés sur les jeunes. Nous en avons listé quelques uns ayant cours aujourd’hui mais ne faisant que reproduire des critiques que l’on trouve déjà chez Socrate ou Platon : les jeunes ne réfléchiraient pas, feraient n’importe quoi, mèneraient une vie désordonnée (vivant de nuit ou, aujourd’hui, préférant parfois la réalité virtuelle au monde réel), seraient d’éternels insatisfaits, feraient les mauvais choix, manqueraient de respect aux aînés.

C’est précisément ce qui se voit aujourd’hui à nouveau autour de Greta Thunberg. Les critiques venus des rangs des parlementaires français lors de la venue de Greta Thunberg à l'Assemblée Nationale ou, plus généralement, de la classe politique après son discours à l’ONU en 2019, sont un bon exemple de tentative de décrédibilisation d’une jeune personne pourtant engagée politiquement. Ces critiques sont particulièrement problématiques car cette hiérarchie entre les générations est une construction sociale si forte qu’elle est intégrée par une partie de la jeunesse. Les participants présents s’inscrivent par ailleurs en faux sur la plupart des accusations émises à l’encontre de la jeunesse et plaident pour une meilleure compréhension des spécificités de cet âge. Valoriser la jeunesse, c’est aussi tirer parti des atouts de celle-ci : sa créativité, sa radicalité, sa capacité de mobilisation, son rôle de renouveau des modes et tendances. 

Mais alors pourquoi y a t-il autant de négativité de la part des adultes envers les jeunes ?

Comme le montre le cas de Greta Thunberg, ces critiques s’accompagnent en général d’une volonté de délégitimation de la jeunesse à qui l’on refuse, pour ces raisons, une réelle représentation et un réel pouvoir. Comme le souligne Bourdieu, la délimitation entre « jeunes » et « vieux » est toujours un enjeu de conflits car c’est un enjeu de pouvoir. À la jeunesse, la vitalité et l’insouciance, à la « vieillesse » l’expérience et donc le pouvoir. 

Nous avons essayé d'approfondir cette question. Certains ont avancé la thèse de la peur. Les adultes ont peur du changement, de l'autre, de quitter leur zone de confort. Or les jeunes remettent en cause leurs habitudes et leur propre existence. Les adultes ont peur de perdre leur position hiérarchique. Comment faire pour ne plus avoir cette peur ? Nous pensons que cette peur se forme selon les mêmes procédés que la peur de l'étranger. Pour y remédier, il faudrait organiser plus de vrais contacts entre les générations mais aussi entre les jeunes pour qu'ils puissent apprendre à se connaître. Les programmes d'échange (à l'école ou à l'université) ne suffisent pas. Il faut développer dès la petite enfance une « conscience de l'autre », des contacts qui ne soient pas superficiels entre les générations et les nationalités afin de développer des mécanismes et des valeurs de compréhension, d'ouverture et acceptation des différences. 

Enfin, nous avons essayé d'imaginer quel genre d'organisation ou de programme pourrait prendre en charge cette mission. Nos camarades allemands nous ont alors questionnés sur le Service National Universel face auquel les Français restent sceptiques. Certes, les thèmes du développement durable, de la culture et des institutions européennes sont intéressants. Certes, la forme de deux semaines obligatoires permet aux classes les plus défavorisées de voyager. Mais l’aspect très national, républicain, avec un uniforme proche de la gendarmerie française, ainsi que la publicité proposée durant le programme de sorte à recruter quelques jeunes pour les services publics, nous rappelle des formes de service militaire et d'instrumentalisation qui ne semblent pas totalement saines à nos yeux.

Séminaire sur la jeunesse, 4e partie : discussion conclusive autour de l’abaissement de l’âge du vote à 16 ans – 4 novembre (Erfurt)

Après un repas à la cantine de l’université d’Erfurt, nous avons reçu Hannah Vermaßen qui est venue nous présenter les résultats d’une étude scientifique menée à l’Université d’Erfurt sur le thème « Conceptions de la démocratie et lassitude face aux partis politiques chez les jeunes en Thuringe ». Ces résultats statistiques ont fait office d’introduction pour ouvrir notre débat sur le thème du vote à 16 ans., modéré par Simon Franzen.

Les sujets interrogés étaient âgés de 15 à 25 ans et venaient de tous horizons, l’échantillon ayant été sélectionné pour sa représentativité. Sur une échelle de 1 à 6, la confiance moyenne dans les partis politiques s’élève à 2,9, ce qui est similaire au niveau de confiance dans le reste de la population. Les institutions bénéficiant du plus haut niveau de confiance sont la police et la justice (4,1) alors que les réseaux sociaux sont celles en lesquelles les enquêtés ont le moins confiance (2,4). La nouveauté de l’étude résidait dans le lien établi entre la question de la confiance envers les partis et celle des attentes formulées envers la démocratie. Ces attentes étaient présentées de manière particulièrement détaillée ce qui permit de mettre en évidence que certaines d’entre elles étaient contradictoires en tant que telles ne pouvant qu’engendrer une frustration par rapport aux partis politiques placés face à des attentes et injonctions contradictoires. 

La confiance envers les partis politiques dépend de la situation économique des citoyens, elle-même influe sur l’intérêt pour la politique et l’engagement dans celle-ci. Chaque personne interrogée a évalué si ses attentes étaient bien respectées au sein des partis. Les résultats montrent que les déceptions ne dépassent jamais le seuil des 50%. Les citoyens déclarent être le plus souvent déçus par l’honnêteté et la transparence des politiciens. Ce critère est donc le plus déterminant dans la confiance accordée par les citoyens envers les partis. Un citoyen dont plus de cinq attentes ne sont pas respectées perd sa confiance dans le parti, notamment lorsque ce sont des critères libéraux. Par exemple, la prise en compte du bien commun sont des éléments stratégiques clés pour satisfaire les membres d’un parti.

Hannah Vermaßen nous a alors proposé des solutions pour impulser la démocratie, en s’appuyant sur les résultats précédents :

   1. Rester vigilant, ne pas rendre les attentes des votants absolus : peser les pour et les contres avant d’en tenir compte.

   2. Apprendre des déceptions observées, être et rester conscient de celles-ci.

  3. Encourager l’apprentissage de la démocratie de façon concrète pour que les citoyens prennent conscience de la dimension contradictoire de leurs attentes face aux institutions politiques, et notamment face aux partis. 

 

L’abaissement de l’âge de vote à 16 ans est en théorie un moyen d’assurer/ d’établir une justice, une égalité entre les générations. C’est un moyen pour donner aux jeunes une part de légitimité, eux qui dans les débats publics et la société peinent à trouver leur place et à se faire entendre. Cela permet par ailleurs de développer un intérêt pour la politique à un âge, 16 ans, où les jeunes ont plus de temps à y consacrer qu’après 18 ans. Néanmoins, plusieurs interventions ont interrogé l’efficacité du vote dès 16 ans pour inciter les jeunes à s’engager dans les partis politiques et participer au processus démocratique. Il s’agirait déjà de proposer aux jeunes des prises de décisions à une échelle moins importante afin de s’entraîner à la complexité du processus démocratique. Certains jeunes ne sont et ne se sentent pas capables d’endosser une responsabilité aussi importante alors que d’autres rappellent que cette nécessaire éducation ne devrait pas être réservée à la jeunesse et n’empêche nullement une réflexion sur l’abaissement de l’âge du vote, les jeunes ayant déjà le droit de voter à partir de 16 ans au niveau communal en Allemagne, à toutes les élections en Autriche. Certains plaidèrent même pour rendre le vote obligatoire, mesure toutefois controversée. 

Dans une des discussions de groupe du matin, celle portant sur la critique de la jeunesse, nous avons mis le doigt sur le fait que la jeunesse et sa force de proposition nouvelle font peur aux anciennes générations. Alors, que se passerait-il si les jeunes participaient aux votes ? Hannah Vermaßen a eu l’occasion d’étudier les potentiels votes des jeunes entre 16 et 18 ans aux dernières élections en Allemagne s’ils en avaient eu le droit. En réalité, la présence des jeunes au scrutin n’aurait rien changé ! Influencés par leurs parents, imprégnés de l’éducation politique directe ou indirecte au sein du foyer familial, les jeunes auraient souvent adopté les mêmes intentions de votes que les résultats obtenus pour les votants âgés de plus de 18 ans. De plus, se méfier d’une partie de la population et donc décider de leur droit de vote selon leurs intentions politiques serait complètement contraire à l’idée de démocratie.

La discussion autour de ces différents arguments nous a montré que les problèmes des jeunes vis-à-vis du vote concernent aussi bien les adultes : les adultes aussi s’abstiennent, ne sont pas tous bien informés et à niveau égal. Chez les adultes comme les jeunes, la démocratie est une affaire complexe qu’il faut soutenir jour après jour.

 

Ce séminaire étudiant à Weimar et Erfurt qui se déroula sans grandes polémiques, les jeunes plaidant avant tout pour une lutte commune et intergénérationnelle sur les sujets contemporains (changement climatique, par exemple), nous aura beaucoup appris, tant sur le plan des connaissances et des réflexions que sur le plan humain, les relations ayant été très chaleureuses entre participants allemands et français. L’équilibre entre les visites et les discussions, entre étudiants et avec des témoins ou experts aura permis de créer des liens amenés à s’enrichir à l’avenir.