Après 30 ans, donner une voix aux Allemand·es de l’Est

Dans leur ouvrage La RDA après la RDA : des Allemands de l’Est racontent, Agnès Arp et Élisa Goudin-Steinmann entreprennent de donner une voix aux Allemand·es de l’Est.

©La RDA après la RDA - Elisa-Goudin-Steinmann - Nouveau Monde Eds (2020)
©La RDA après la RDA - Elisa-Goudin-Steinmann - Nouveau Monde Eds (2020)

 Les Allemands de l’Est ? Une population difficile à définir, dont l’expérience de la RDA, du mur, de la dictature et de la réunification varie. Au travers de vingt entretiens, chacun d’au moins trois heures, Agnès Arp a recueilli les récits de vie d’individus de divers âges, que Élisa Goudin a traduits, retranscrits et accompagnés d’indications historiques et théoriques. Elles ont opté ensuite pour une division du matériel obtenu en trois parties. La première, intitulée "DÉVALORISATION (S)”, souligne le discrédit de l’Allemagne de l’Est à la suite de la réunification et ses conséquences visibles jusqu’à aujourd’hui chez les Allemands de l’Est. La deuxième partie, “REAPPROPRIATION (S)” retrace la réaction à cette dévalorisation par une réappropriation des éléments constitutifs de la vie en RDA, avec parfois des visions erronées de ce qu’était cette vie. La troisième partie, “REVALORISATION (S)” montre comment certains de ces éléments revalorisés reviennent sur le devant de la scène et sont de plus en plus estimés. Une dernière partie, "DÉDIABOLISATION ? La RDA dans la recherche scientifique” s’attache à retracer l'histoire de la recherche sur la RDA et l’état de cette recherche actuellement. Ces parties sont par ailleurs elles-mêmes subdivisées par thèmes, et en appellent à divers témoignages pour souligner des points de théorie et d’histoire, confronter divers points de vue.

 

Pour dégager ces thèmes, Agnès Arp a laissé chacun raconter ses expériences librement, sans plaquer des idées toutes faites sur eux. Le but était donc de permettre aux interrogés d’évoquer leurs souvenirs sans filtre, leurs inquiétudes, leurs expériences, qui vont tantôt confirmer tantôt démentir des clichés et des idées reçues. Le spectre des personnes interrogées est très large : d’un agent de la Stasi non repentant à un jeune homme enfermé pour avoir reçu 1984 comme cadeau, de frères ayant refait leurs vies et leurs carrières à l’Ouest, réalisé des rêves impossibles à l’Est, à une femme, mise à la retraite à 50 ans, victime du chômage de longue durée suite à la réunification. L’ouvrage n’hésite pas à souligner les bons côtés de la RDA, notamment dans le très intéressant chapitre sur la situation des femmes, en revenant sur l’égalité salariale, l’année de congé maternité, le “Babyjahr”, ou encore la législation plus libérale sur l’avortement. Plus largement, dans le domaine social le chômage quasi-inexistant, tout comme l’absence de sans-abris, sont des aspects positifs qui manquent à de nombreux Allemands de l’Est. Certains éléments sont cependant idéalisés, comme l’idée que le néonazisme était inexistant en RDA. Pourtant, aucun des interrogés ne regrette vraiment la RDA, qui apportait avec ces avantages des limitations non négligeables, des difficultés à étudier ce qu’on voulait si on ne plaisait pas au parti, le manque de liberté patente la peur constante des agents de la Stasi. Finalement, l’ouvrage souligne les éléments de la vie quotidienne en RDA auxquels nous pourrions peut-être nous intéresser, qui pourraient nous inspirer trente ans plus tard à jeter un regard plus nuancé sur la vie dans cet État, et ce grâce aux individus qui y ont véritablement vécus.

Comme Élisa Goudin-Steinmann me l’a expliqué lors d’un entretien, et je pense que chacun ressentira cela à la lecture, c’est la résilience des Allemands de l’Est qui est la plus flagrante : nombreux sont ceux, parmi les interrogés qui ont subi de graves revers à la chute de la RDA, voyant leurs vies entières s’écrouler devant eux, l’entreprise où ils ont passé leur vie liquidée, les produits avec lesquels ils ont grandi introuvables, leur emploi perdu. Évidemment, et certains l’évoquent, ces circonstances en ont mené beaucoup à la dépression et l’alcoolisme, mais beaucoup se sont adaptés aux nouvelles circonstances, suivant des formations, prenant des emplois à 1 euro de l'heure ("1-Euro Job"), et regardent cela aujourd’hui avec recul.

 

Un ouvrage non seulement très agréable à lire, avec une plume qui mêle habilement extraits d’entretiens et savoir théorique comme historique, mais aussi essentiel pour saisir ce qu’était la RDA à l’époque, et surtout comment elle demeure dans les mémoires de ceux qui l’ont vécue. 

 

EZ

 

Élisa Goudin-Steinmann, Agnès Arp, La RDA après la RDA : des Allemands de l’Est racontent, Paris, Editions Nouveau Monde, 2020, 408 pages.



Pour aller plus loin

Le livre a été présenté à la maison Heinrich Heine et à France Culture et les deux interventions sont disponibles en ligne.

Pour plus d’informations sur le sujet de la RDA, le blog de Élisa Goudin-Steinmann, Daniel Argeles, Julien Beaufils, Florence Baillet, Sylvie Legrand-Ticchi et Anne-Marie Pailhès, Regards sur la RDA et l’Allemagne de l’Est contient de nombreux articles, informations et conseils de lecture et de film.