Lettre de... Berlin par Thibault Lelièvre

On ne sait plus quoi faire de ses week-ends après avoir travaillé six mois à son mémoire de licence. Mon bureau est rangé. Jetés les post-its, jetées les feuilles de notes, rendus les livres méconnus d’il y a cent ans. Le ciel, comme souvent, est gris. Je sortirais bien mais tous mes amis révisent pour leurs partiels. Les veinards. Alors, comme souvent on le fait par ces journées moroses, je m’abandonne à la mélancolie. Je repense à mes études, à cette licence que je viens de finir, à Paris.  

 

 "Car la nourriture spirituelle ne suffit pas... Thibault Lelièvre au marché de la Crellestraße. »

Lettre de... Paris  par Kathleen Böttcher

« A [vingt-cinq] ans j'ai quitté ma province
Bien décidé[e] à empoigner la vie
Le cœur léger et le bagage mince
J'étais certain[e] de conquérir Paris.. »

 

C´est avec ces mots d´un de mes chanteurs français préférés, le fabuleux Charles Aznavour, que je pourrais commencer à raconter l´histoire d´amour entre une des plus belles villes du Monde, Paris, et moi, l'étudiante allemande Erasmus, Kathleen Böttcher.Mais bien sûr cette histoire d´amour commence bien avant.


Ma première année à Censier fut en quelque sorte le prolongement de l’expérience AbiBac, bien que quelques cours plus baroques me firenbientôt comprendre la singularité de ce cursus d’études interculturelles franco-allemandes dans lequel je venais de m’inscrire à la Sorbonne Nouvelle et la Freie Universität Berlin. Ainsi s’étonnait-on dans mon entourage lorsque j’évoquais mes examens de droit ou mes exposés en « littérature orale africaine ». Au-delà du programme académique à proprement parler, je découvrais les joies de la vie étudiante de la rive gauche parisienne, des déjeuners sur les bancs du Jardin des Plantes aux répétitions du groupe de théâtre franco-allemand dirigé par Kim, la volontaire allemande en Service Civique, en passant par la Stammtisch (« table des habitués », joli mot inventé par les Allemands pour boire des coups ensemble) hebdomadaire.

Mes deuxième et troisième années de Licence, respectivement à Berlin et à Paris, marquèrent ma véritable entrée dans le monde académique. Amphithéâtres, bibliothèques, petits cafés des Fachschaften (sortes de Bureau Des Étudiants), cantines (végétariennes ou pas) ainsi que mon bureau recouvert de livres et de feuillets finirent par former un tout cohérent et indissociable. Aux exposés succédèrent les examens, aux examens les Hausarbeiten (dossiers), et aux Hausarbeiten le mémoire de Licence.

Mon mémoire relié et rangé dans ma bibliothèque, l’envie me prend de revoir la Freie Universität. Je prends mes clefs, mon Semesterticket (le ticket de transport en commun pour les étudiants) et vais prendre la S-Bahn. C’est que depuis six mois que je vis à Berlin et que je travaille à l’Université, je ne l’ai pas revue si souvent que ça, la Rost- und Silberlaube, bâtiment iconique de la FU s’il en est. Je suis passé à l’ennemi, diraient certains ; j’effectue un Service Civique franco-allemand à la Humboldt-Universität zu Berlin. Comme Kim, Oliver ou Frieder à Paris 3 avant moi, je m’occupe de la vie culturelle franco-allemande à la HU et de bien plus encore ! Pendant dix mois, je suis logé et je reçois un peu plus de 500 euros d’indemnités pour mon engagement.

Heidelberger Platz. Je dois changer. Et… j’ai raté le métro. Depuis septembre, je travaille une trentaine d’heures par semaine à la Humboldt European Law School. C’est un cursus international de droit dont l’ambition est de former des « juristes européens », à l’aise non seulement avec la législation de leurs pays respectifs mais aussi avec celles de l’Union Européenne et de deux autres pays du programme ; cela à travers des séjours d’étude dans trois pays et trois diplômes de niveau Master.

Je m’occupe d’organiser des sorties au théâtre ou dans des musées mais aussi de renforcer la cohésion entre étudiant.e.s allemand.e.s et étranger.e.s. Ce n’est pas facile. Surtout que mon arme la plus efficace (la fameuse Stammtisch) ne saurait être utilisé sur des juristes, trop pris par leurs études pour rester palabrer des heures. Il me faut alors être astucieux, leur vendre mes activités comme un prolongement de leurs études. Et c’est là que cette capacité à construire des ponts (entre différentes disciplines) acquise pendant mes années de Licence, revêt toute son importance : une pièce de théâtre tirée d’un roman français contemporain (Histoire de la violence d’Édouard Louis) habillée d’un questionnement juridique (quel rôle accorder à un livre, tiré d’une histoire vraie, lors d’une procédure judiciaire s’inscrivant elle-même dans cette histoire vraie ?), plus quelques financements, et voilà le contingent de places que j’avais réservé écoulé en une petite heure.

Yorckstraße. Les étals recouvrent complètement la Crellestraße, impossible d’en voir les pavés. Est-ce que je fais un saut au marché turc ? Mon quotidien est finalement celui d’une studentische Hilfskraft, ces assistants universitaires étudiants typiquement allemands, avec une plus grande liberté créative. Ainsi, j’ai plusieurs idées de manifestations qui traînent encore dans mes tiroirs et que j’espère pouvoir réaliser d’ici la fin de l’année : droit(s) et postcolonialisme, une conférence pour les élections européennes, etc. Entre deux méls, je trouve malgré tout le temps de réfléchir à ce qui se passera après cette année, après mon Service Civique. Aussi ai-je candidaté au programme franco-allemand d’échange d’assistants parlementaires et me renseigné-je sur d’éventuelles études à la FU.

            Freie Universität, Thielplatz. Je descends. Ambiance ouatée des nuages bas qui se glissent entre les petits pavillons. L’œil expérimenté y reconnaît vite l’institut de philologie néerlandaise puis, plus loin, le bureau des affaires internationales, tous deux déguisés en petites maisons de banlieue. Je me dirige d’un pas décidé vers le Bücherbasar, librairie d’occasion cachée au cœur du bâtiment principal. Je traîne entre les étagères, m’arrête, feuillette quelques livres, change de rayon. Plus tard je ressors, les bras chargés : Barthes, Arthur Schnitzler, Hans-Ulrich Wehler, Jelinek, Senghor, Arendt et le manuel de Droit constitutionnel que j’étais venu chercher au départ.