La tasse de ma mère

 

Il y a trente ans, la mère de notre rédactrice achetait une tasse – un petit objet qui témoigne de la lutte contre le gaspillage.

 

 Le temps a laissé des traces sur l’émail blanc, mais le rouge luit aussi intensément qu’autrefois.  Autrefois, c’était il y a trente ans. A l’université de Munich, la LMU (Ludwig-Maximilian-Université), un groupe d’étudiants s’était installé derrière une table sur laquelle s’empilent des tasses blanches et rouges en émail.

La tasse blanche et rouge existe encore, avec quelques éraflures  © privé
La tasse blanche et rouge existe encore, avec quelques éraflures © privé

Un groupe qui lutte pour l’environnement et son signe de ralliement

 

Ils les vendaient à 3DM pièce – environ 1,50 euro – mais ce n’est pas l’argent qui les intéressait. Leur action est de nature activiste : ils s’indignent du gaspillage des tasses en carton qui remplissent jour après jour les poubelles de la fac. Mais au lieu de ne faire que critiquer, ils proposent une alternative : des tasses robustes et faciles à laver qui s’attachent au sac avec un mousqueton.

 

Beaucoup d’étudiants de la LMU ont profité de l’offre, parmi eux ma mère. A l’époque, elle fait des études de romanistique et d’anglais à Munich et, sans être militante écolo elle-même, l’action anti-gâchis la convainc.

 

Bien-sûr, chacun aurait pu apporter sa propre vaisselle. Mais la tasse uniforme sert aussi comme de signe d’identification des écolos. « Cette tasse signifiait : Je contribue à la lutte contre le gaspillage », raconte-t-elle. L’effet de groupe est évident.

 

Conservée pendant trente ans, la tasse sert aujourd’hui encore sa cause

 

Trente ans après, la tasse est toujours partie intégrante de notre vaisselle. Une preuve parfaite de sa solidité et en même temps de l’attitude anti-gaspillage de ma mère. Il faudrait compter toutes les tasses en carton que la vielle tasse a remplacées pendant sa longue vie.

 

Lorsque j’ai parlé à ma mère de notre projet de publication, elle l’a sortie du placard et me la mise sous le nez comme si elle me voulait dire : « Regarde, ma génération s'était déjà engagée pour l’environnement, et pourtant, les tasses en carton et les piles de déchets existent encore.»

 

Un héritage et une demande pressante à notre génération 

 

La tasse blanche et rouge en émail est un symbole de notre mauvaise conscience. Elle semble demander pourquoi on ne progresse pas plus vite. Mais elle est également un symbole d’espoir : quelques années après que les étudiants de Munich ont vendu des tasses, la cafétéria elle-même a commencé à offrir de la vaisselle en céramique. Une petite action mais des conséquences importantes.

Il n’est pas trop tard pour faire bouger les choses, à Paris 3 aussi.

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La presse en parle...

Le Monde : Du 100% bio à l’horizon de 2050?

 

Dans une étude publiée le mardi 14 novembre par la revue Nature Communications, des chercheurs financés par l’ONU affirment qu’il serait possible, sous certaines conditions, de nourrir les 9 Milliards d’habitants à l’horizon de 2050 avec seulement des produits issus de l’agriculture biologique. Il faudrait cependant deux évolutions majeures : réduire le gaspillage alimentaire et limiter la consommation de produits d’origine animale. L’hypothèse de diminuer la production de nourriture pour les animaux et pour les humains est également avancée ; a priori, si chacun.e réduit sa consommation de viande, il y aura besoin de moins d’animaux d’élevage. Par conséquent, les terres actuellement cultivées pour nourrir les animaux destinés à être mangés pourraient en grande partie être reconverties vers de l‘agriculture biologique.

L’agriculture intensive telle que pratiquée aujourd’hui tend à accroître les gaz à effets de serre et les effets négatifs sur l’environnement. Il est donc urgent de trouver des alternatives viables et durables tant pour nourrir l’humanité que pour protéger la planète.

 

Notons néanmoins que même si l’agriculture industrielle pollue, elle entraîne la production d’azote ; élément indispensable à la fertilisation des sols. Pour parer à ce manque dans un éventuel futur du « tout bio », il faudrait envisager des solutions comme la semence de légumineuses ou maintenir des sols couverts…

 

Pour l’heure, ces considérations techniques semblent toutefois anecdotiques puisque seulement 6% de la surface agricole en France est destinée à l’agriculture biologique.

 
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Le 1 : Manger local plutôt que bio?

L’hebdomadaire ‘Le 1’ traite chaque semaine d’un thème d’actualité en 16 pages. L'édition n° 175 était consacrée aux sujets du bio et du ‘bien manger’. Le bilan ? Pas si positif, et surtout insuffisant. Les succès attribués au bio (plus éthique, plus écologique, plus sain…) y sont relativisés. Le bio tient-il ses promesses, ou est-il dépassé par des modes d’alimentation novateurs ?

Le label bio ne serait-il qu’une coquille vide ? Un sentiment justifié, quand on voit qu'une tomate cultivée sous serre, au Maroc et en janvier peut être bio. Absurde ? Oui. De fait, à part pour les substances ‘non naturelles’, le logo « bio » n’apporte au final pas beaucoup de garanties : pas d’obligations sur le mode de culture, le transport, l’éthique, etc. Les produits locaux et de saison, eux, ont grandi sans aide extérieure à cette période, et sont naturellement adaptés à nos besoins du moment. C'est ainsi qu'un produit local peut être plus éthique et sain qu’un produit bio…

 

Deuxième point souligné : nous mangeons trop. Il faut réapprendre à écouter son corps, rappelle une rédactrice, ne pas manger par convention sociale mais seulement lorsqu’on en éprouve le besoin. Manger (et donc acheter) moins, permet d’ailleurs de réaliser les économies nécessaires pour s’offrir des aliments plus chers, mais de meilleure qualité !           

 

Autre problème évoqué : le type de produits. Manger sain, c’est aussi introduire plus de végétal, bio ou non, dans l’alimentation. Culturellement, la viande reste, encore aujourd’hui, l’incontournable de tout ‘bon repas’ en France. Mais elle est tout à fait dispensable d’un point de vue nutritif, voire nocive pour la santé si consommée trop souvent.

 

Au final, le dossier tire un bilan très contrebalancé de l’intérêt d’acheter des produits labellisés bio. L’initiative serait bonne, mais insuffisamment encadrée et régulée pour présenter un réel intérêt pour la qualité des produits. Plus encore, s’alimenter en réfléchissant vraiment à ce que l’on achète, plutôt que de se fier à un logo, permettrait de retrouver un équilibre alimentaire perdu depuis l’avènement de la société de consommation.

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Hyper-Vie

L'écrivaine Annie Ernaux dans les supermarchés

On est ce qu’on mange. Et on mange ce qu’on achète. Annie Ernaux étudie le quotidien des hypermarchés dans son livre Regarde les lumières mon amour (Seuil, 2014).

 

Pendant un an, Annie Ernaux a tenu une sorte de journal dans lequel elle décrit les scènes qui se déroulent quotidiennement à l’intérieur des Trois-Fontaines, un grand centre commercial du Val-d’Oise, et notamment dans l'hypermarché Auchan. Elle observe, elle réfléchit, elle parle aux clients et aux salariés. Elle en donne une image à la fois universelle et personnelle – une étude sociologique sortie de la plume d’une femme de lettres.

Annie Ernaux en train de signer ses livres.  ©WikiCommons
Annie Ernaux en train de signer ses livres. ©WikiCommons

Nos possibilités de choisir notre mode de consommation sont théoriquement infinies, mais en réalité elles sont limitées par nos habitudes, par l’influence de la publicité et surtout par notre situation financière. Le supermarché nous sert de miroir, et reflète les différences sociales : les rayons  « super discount » sont installés tout au fond de l'hyper, près de l’espace dédié à la nourriture pour les animaux, afin qu’ils fassent « moins tache qu’en plein milieu du magasin » (p. 32). Les produits bas de gamme s’empilent « sur des palettes au sol ou sur des clayettes dans des casiers en bois » (p.32), comme si le supermarché voulait mettre l’accent sur la situation misérable de ceux qui dépendent des offres bon marché, en grande quantité et sans marque.

 

L'hypermarché, miroir de la société

 

Cependant, l’offre de « super discount » occupe une surface cinq fois plus grande que les rayons remplis des produits de luxe, pas étonnant si on se rend compte que la majorité des clients est issue de la classe moyenne ou pauvre. L’hypermarché prend « le rôle d’aménageur des effets du chômage et des bas salaires » (p. 92) en suivant la logique du marché : les besoins sont à satisfaire en dépensant le moins d’argent possible pour avoir des marges les plus hautes possibles. Peu importent les questions éthiques qui se posent face à une telle philosophie.

 

La surface typique d’un grand Auchan. ©WikiCommons
La surface typique d’un grand Auchan. ©WikiCommons

Une question éthique qui occupe particulièrement Annie Ernaux est la production textile au Bangladesh, vendue ensuite dans les supermarchés français. Elle mentionne la grande catastrophe dans l’usine textile à Rana Plaza, qui fit plusieurs milliers de victimes en 2013. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres qui montre le dilemme auquel le consommateur est confronté. « Évidem-ment, hormis des larmes de crocodile, il ne faut pas compter sur nous qui profitons allègrement de cette main-d’œuvre esclave pour changer quoi que ce soit » (p. 38), écrit-elle, et elle parle de la société tout autant que d’elle-même.

Une telle problématique existe bien-sûr aussi sur le plan alimentaire. Avoir la possibilité de se nourrir est un droit de l'homme, mais la viande à 1€ les 200g nuit au monde – ainsi qu’à la santé. Ernaux est bien consciente de la qualité des produits à base de viande, elle connaît « l’affaire du cheval étiqueté bœuf » (p. 64), et en même temps elle constate que rien ne change, sauf les prix... qui baissent.

 

Des courses interculturelles, des effets identificatoires

 

Du reste, elle ne diabolise pas le système capitaliste des hypermarchés, elle constate même que quelques formes de marketing soutiennent la lutte contre la xénophobie, et s'engagent pour un monde ouvert et tolérant. Sachant qu’une grande partie de la clientèle est musulmane, Auchan adapte ses offres saisonnières aux traditions de l’Islam : « À quelques mètres, dans le rayon installé pour le ramadan, un petit garçon extasié tient un paquet de dattes fourrées de pâte d’amande rose et verte. » (p. 81) Et une « semaine chinoise » à l’occasion de l’entrée de l’année du serpent ne vise pas exclusivement la communauté chinoise, mais permet à tout le monde de profiter des produits exotiques. L’horizon gourmand s’élargit et, comme en passant, le supermarché instruit ses clients sur des coutumes internationales.

 

Les traditions françaises ne sont naturellement pas en reste. La queue devant la poissonnerie le vendredi symbolise une habitude à l’origine chrétienne, mais basée aujourd’hui plutôt sur « la seule croyance […] qu’il [le poisson] est plus frais que les autres jours. » (p. 31). Ernaux démontre la relation réciproque de nos habitudes alimentaires avec la gamme de produits, qui joue sur l’aspect identificatoire dès qu’il s’agit de notre cuisine.

 

Enlevons nos œillères

 

Armée de son esprit ouvert et d'un crayon à papier, Ernaux a ouvert un vaste éventail de sujets en se promenant dans un lieu si peu littéraire. Elle s’est rendue compte du potentiel romanesque d’une activité quotidienne, même banale : entre les rayons on croise tous les représentants de notre société en miniature et les achats éparpillés sur le tapis en disent long sur nos vies – « si l’on vit seul, en couple, avec bébé, jeunes enfants, animaux. » (p. 61) Cela vaudrait peut-être la peine d’enlever nos œillères et de regarder autour de nous, la prochaine fois que nous ferons les courses.

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