Revivre un moment

Après une nuit des plus rudes, j’atteins mon lit et enfin je m’adonne à quelques secondes de repos. Comment je fais pour encore tenir debout ? Excellente question, et pendant que je me la pose, je sens mes yeux se fermer et mes pensées se perdent doucement. Et tout d’un coup les oiseaux… Les oiseaux ? J’entends les oiseaux chanter dehors et un rayon de soleil me caresser le visage. Je n’ai pas regardé l’heure avant de m’endormir, j’ai peut-être dormi quelques heures mais il se pourrait tout aussi bien que je me sois seulement assoupie quelques secondes. Il faisait même peut-être déjà jour quand je suis allé dans mon lit, je n’en sais rien. Mes questionnements furent interrompus par la voix d’Arthur qui criait mon nom. C’était tout bonnement impossible, Arthur est mort depuis des années maintenant, et même lorsqu’il était en vie il ne m’appelait pas par mon nom, d’ailleurs il ne m’appelait pas tout court, c’était arrivé seulement quand j’étais enfant. Cela reprend de plus bel, dans la surprise je me précipite vers la fenêtre, que j’ouvre après les volets.

Il était là, et moi aussi j’étais là. C’est moi, sous mes yeux ; dans la chambre au papier peint jaune de l’appartement où on habitait avant que naisse mon frère. La chambre donnait sur le grand salon ouvert. La porte à côté de ma chambre s’ouvrait sur la salle de bain, avec le bidet duquel j’étais tombée petite. Il y avait aussi la chambre de mes parents. Et il restait la cuisine, à laquelle on accédait par une porte de l’autre côté du salon. Dans le coin de la cuisine il y avait un frigo-congélateur dans lequel je me rappelle faire des glaces à partir de yaourt. Je plantais des bâtonnets dans les yaourts et je les laissais quelques heures au réfrigérateur, je sens encore le froid plaisant sur ma langue. Arthur jouait avec moi sur le canapé vert sapin, on s’y sentait comme dans un nuage.

Je me tiens à ma fenêtre, abasourdis par le spectacle de mes souvenirs qui se joue devant moi. Dans le flou je fais un mouvement de la main vers la gauche, et voilà que ce que je vois par la fenêtre se joue en accéléré, et en retour en arrière, comme sur une vieille cassette. Comme si j’avais appuyé sur rembobiner. Ma vie défilait littéralement devant mes yeux, vraiment littéralement. Très vite je comprends que je peux faire passer les images en accéléré, mais pas aux ralentis ; je peux aussi rembobiner et faire avance rapide, mais impossible de mettre pause.

Les images défilent sur des évènements dont je me rappelle parfois à peine voir pas du tout. Je revois Estelle nous emmener dans la cave les soirs d’orages, elle se bouchait les oreilles, elle en avait une peur bleue. La cave était l’endroit où on entendait le moins le tonnerre gronder. Plus loin après, je revois les dimanches chez grand-mère, mémé était à la place du chef de table, Estelle à ma droite, Arthur en face mais je ne le regardai pas, comme toujours. Grand-mère avait fait le poulet à la sauce tomates champignons que j’adorai, et du riz blanc. Ça sentait terriblement bon. J’avais fait un petit carnet dans lequel je notais des recettes pour quand je serai grande, j’avais demandé sa recette à grand-mère. Je n’ai jamais retrouvé ce carnet depuis, et grand-mère n’a plus fait son poulet depuis bien longtemps, je ne vois Estelle que rarement, Arthur n’est plus, et mémé est décédée.

Tout d’un coup, le spectacle s’arrête. Il fait noir, impossible de distinguer quoi que ce soit au dehors. J’ai l’impression d’être dans une salle de cinéma. Après quelques instants dans le noir et dans le silence, j’entends une voix sortie de nulle part, comme la voix d’un robot, ou un message pré enregistré : « Bonjour, nous vous offrons la possibilité de revivre 3 moments. Parmi les 3 moments que vous choisirez, il n’y en aura qu’un pendant lequel vous aurez le droit de changer le cours des choses. N’oubliez pas que changer le détail d’une journée peut faire basculer le cours de votre existence entière. Vous avez une heure pour choisir les deux moments que vous aimeriez revivre passivement, vous aurez ensuite jusqu’à la fin de la journée pour choisir la journée dans laquelle vous allez pouvoir modifier le cours des choses. Réfléchissez bien. »

 

JKR