Interview d'Hubert Reeves

"Quand le bateau coule les marins arrêtent de se disputer"

Hubert Reeves est un astrophysicien francophone. Il milite néanmoins pour l’écologie depuis les années 2000. Nous lui avons donc posé quelques questions sur sa vision des choses, sur son monde dans 10 ans.

Une vision qui n’est pas pessimiste, un avenir est toujours inconnu

Je ne dirais pas que j’ai une vision optimiste, je dirais plutôt que je n’ai pas une vision pessimiste. C’est pas tout à fait pareil. C’est-à-dire que je ne suis pas du tout rassuré pour l’avenir de l’humanité. Si elle est menacée de disparaître, je ne suis pas sûr qu’elle va réussir à se sauver. D’abord parce que l’avenir est toujours inconnu et que je n’aime pas faire des prédictions parce que, généralement quand on fait des prédictions, on se trompe. Quand on regarde après coup ce qui s’est passé, on est toujours étonné. Donc je peux donner mes impressions, mais je ne peux certainement pas dire ce qu’il va arriver parce que personne ne le sait effectivement. 

Une réaction de plus en plus générale : tout le monde sait

Donc je pense que l’humanité est dans une situation très difficile, les menaces sur elle de réchauffement climatique sont réelles et il se pourrait que l’humanité disparaisse, mais c’est pas du tout une nécessité et c’est de moins en moins une nécessité parce qu’il y a une réaction de plus en plus générale dans le monde entier. D’abord tout le monde est au courant. Il y a 20 ans le mot écologique n’était même pas dans notre vocabulaire et aujourd’hui il est partout. Tu regardes la télévision, tu peux être sûr qu’on va parler d’une façon ou de l’autre de la sixième extinction et ça c’est déjà un bon point. La plupart des civilisations se sont autodétruites par des développements exagérés, comme ça s’est passé d’après les études sur l’Île de Pâques, la plupart des gens ne se rendaient pas compte de ce qui se passait, et qu’ils se mettaient dans des conditions desquelles ils ne pourront pas se sortir. Tandis qu’aujourd’hui ce n’est pas vrai. Aujourd’hui tout le monde sait, peut savoir, sauf si il est sceptique

Ce qui est intéressant c’est de savoir qu’elle est en danger par sa propre faute. Il n’y a rien de naturel dans tout ça. Le réchauffement climatique, c’est le fait que nous envoyions du gaz carbonique dans l’air et ça c’est nous. La pollution c’est la même chose. C’est que les humains sont certainement l’espèce animale la plus intelligente, la plus capable d’action et en particulier, la seule, jusqu’à nouvel ordre, qui se menace elle-même. 

Intelligence et destruction

C’est une réalité, l’humanité a atteint un tel niveau d’intelligence de construction… Les seuls qui peuvent faire des armes nucléaires, par exemple, c’est nous. On était très près (je pense à la guerre froide) d’une guerre nucléaire qui aurait pu nous éradiquer. Ce n’est donc pas purement académique : nous sommes très intelligents. Nous sommes la seule espèce qui se menace elle-même, qui semble avoir beaucoup de difficultés à gérer sa puissance. Et l’histoire d’une guerre atomique c’est exactement ça. C’est développer une arme atomique, il faut être très intelligent, intelligent dans le sens technique, je ne veux bien sûr pas dire que ce soit intelligent de faire une bombe atomique, c’est une mauvaise utilisation de notre intelligence, rien ne nous obligeait à le faire et nous l’avons fait, et on était à deux doigts de s’éliminer à cause de tout ça. Et la menace n’est pas éteinte. On le voit aujourd’hui avec les activités de la Corée du Nord.

La guerre fait peur : l’espèce humaine a des difficultés à contrôler sa puissance

Je dirai que ce qui est positif, c’est que maintenant la guerre fait peur. Les armées, les chefs d’États ne pensent plus qu’ils pourraient faire une guerre pour faire des profits. Aujourd’hui on sait qu’une guerre peut amener énormément de dégâts, vraisemblablement personne ne s’en sortirait indemne. Avec une guerre nucléaire, y a pas de gagnant. Le problème de la guerre, c’est l’escalade. Ça commence en disant mon père est plus puissant que le tien et puis on s’insulte et puis ça monte. C’est la guerre de 14 : ça commence par des insultes et ça finit par un assassinat, ça monte jusqu’à atteindre un point où ce n’est plus possible de poursuivre. Ça c’est un aspect positif qui a changé. Personne n’en veut. Les Chinois et les Américains se font la guerre, mais pas avec des armes, ils n’ont pas d’intérêt à se bombarder. Donc ils ne se font pas une guerre militaire, mais commerciale, ils font toutes sortes de choses. Mais en tout cas je reviens à ce que je disais : l’élément important aujourd’hui, c’est que l’humanité, qui est l’espèce la plus efficace, capable de faire des choses fantastiques comme de réchauffer l’océan, ce n’est pas rien de réchauffer l’océan, aussi capable de faire des bombes atomiques, semble avoir beaucoup de difficultés à contrôler sa puissance.

Aucune espèce animale ne se menace elle-même

C’est ce qui fait qu’on ne peut pas être sûr qu’elle ne s’élimine pas par elle-même. Mais elle pourrait aussi très bien se sauver d’elle-même justement, si elle acquiert une sagesse pour arrêter, mais ça va être dur. Quand on voit tout ce qu’il y a aujourd’hui autour du réchauffement climatique, la difficulté de la COP26 qui sait que le danger est réel, rien ne permet d’affirmer que le problème est réglé parce que ce n’est pas vrai. Le réchauffement climatique aujourd’hui : même si on arrêtait de faire du gaz carbonique, la température continuerait à monter et la terre pourrait devenir invivable. On le voit déjà avec les incendies, les inondations, on voit déjà qu’on est mal parti et c’est toujours dû au comportement humain. Il n’y a aucune espèce animale qui se menace elle-même ou qui nous menace : c’est notre affaire. 

La finance s’en mêle

Toute la question est de savoir si on va arriver à freiner tout cela : c’est possible. Je lisais une assez bonne nouvelle aujourd’hui : pendant la COP21 on parlait de garder la température, d’agir, de diminuer le gaz carbonique pour rester en dessous de 4 à 5°C. Dans la COP de Glascow c’est réduit à 2°C, ce qui implique qu’il y a du progrès et qu’on est moins inquiet qu’on l’était. Ça c’est plutôt positif. Ce qui est positif c’est que la finance s’en mêle, c’est-à-dire qu’il y a de plus en plus de contrats par lesquels des compagnies financières s’engagent à ne plus prêter d’argent pour extraire du pétrole et du charbon. Parce qu’on sait que si on tirait tout le charbon, il en reste encore, pas beaucoup, mais suffisamment pour augmenter la température de façon dangereuse et beaucoup de banques aujourd’hui, en Allemagne, aux États-Unis, un peu partout, refusent de prêter de l’argent à des entreprises qui investissent dans le charbon ou le pétrole. Ça c’est un élément, ce n’est pas le seul, mais c’est un élément important. Aujourd’hui même si on brûlait tout le pétrole, et on est capable de le faire, cela serait fatal. 

Garder la Terre habitable

Je pense que la chose la plus importante aujourd’hui c’est de garder la Terre habitable. C’est de faire ce qu’il faut pour que la terre reste habitable. Ça ça va demander beaucoup d’efforts mais y a beaucoup d’investissement qui se font, on le voit par exemple justement dans ces compagnies de finance qui prennent conscience qu’elles n’ont rien à gagner à continuer comme maintenant. C’est comme le nucléaire, la menace devient tellement importante qu’on ne peut plus continuer comme ça.

Sauver les baleines

De plus en plus, on essaie d’arrêter de continuer comme ça, on a retiré les baleines de la liste des animaux menacés d’extinction. Pourquoi ? Parce que les efforts qui ont été fait pour sauver les baleines ont porté leurs fruits et aujourd’hui les baleines sont en train de se remultiplier. En 1985 on était presque sûr que c’était foutu, maintenant il y a des lois qui font que dans beaucoup de cas on arrive à sauver les animaux. Les castors sont revenus en Europe, alors qu’ils étaient complètement éliminés. Il y a des progrès. 

Faire savoir ces progrès

Je pense qu’une des choses les plus importantes c’est de faire savoir ces progrès. pourquoi, parce que ça donne du moral au gens. Quand les gens sont sûrs que c’est foutu, ils perdent courage et ils sont beaucoup moins motivés pour faire ce qu’il faut. Cette inquiétude qu’on a aujourd’hui, elle est positive puisqu’elle amène des réactions, et ces réactions ont un effet moteur sur le moral des troupes comme on dit ; quand vous savez que vous menez une guerre foutue, vous n’êtes pas très dynamique.

Les médias

Une des choses les plus dangereuses dans les médias c’est d’annoncer les mauvaises nouvelles. Quand on annonce que des mauvaises nouvelles et aucune bonne nouvelle c’est pas bien, c’est pas du tout mobilisant. On voit énormément de mouvements d’écologie un peu partout, même la Chine et l’Inde commencent à s’en occuper, ça donne du courage. Et je pense effectivement que les médias doivent annoncer les bonnes comme les mauvaises nouvelles. Il ne s’agit pas de cacher les mauvaises nouvelles, mais simplement qu’il n’y ait pas seulement des mauvaises nouvelles. Pour moi c’est un point très important. 

Peut-être qu’on va s’en tirer : c’est mon analyse de la situation

Ça fait pas plus de 10 ans qu’il y a eu ce changement radical ou tout le monde, même les pays les moins développés, savent que c’est comme ça, qu’il y a des menaces. A priori personne ne peut connaître l’avenir, les personnes qui disent que c’est foutu je pense qu’ils surpassent leurs droits, car l’avenir est toujours inconnu et les choses les plus étonnantes peuvent arriver. Ça il faut le dire. C’est-à-dire que peut-être on va s’en tirer. C’est mon analyse de la situation. 

La menace du pétrole

C’est qu’on vit une période où il y a des éléments positifs qui apparaissent presque tous les jours, par exemple aux États-Unis, les universités qui ont des fonds de pension extrêmement appuyés, en retirent l’argent car ceux-ci sont utilisés pour faire du pétrole et du charbon. C’est-à-dire qu’il y a ce bannissement de plus en plus progressif de ceux qui émettent du gaz carbonique. Parce que je pense que c’est vrai de le dire, c’est criminel, c’est criminel dans le sens que si on sait qu’on extrait tout le pétrole ça fait tant de millions de morts, donc investir dans une entreprise qui est sûre, y en a peu, on sait qu’avec la voiture il y a des dangers, mais ça n’a rien à voir avec la menace du pétrole et du réchauffement climatique. Je crois que c’est important de faire savoir que la situation est grave mais de faire savoir aussi qu’elle n’est pas désespérée et que tout dépend de ce qui va se jouer dans les 10 ou 20 prochaines années. 

Le confinement

Celui-ci a montré qu’on faisait une expérience non voulue, si on regarde se qu’il se passe pendant la pandémie, on a vu une diminution de la pollution ainsi qu’un diminution d’une quantité de choses.

La vie dans dix ans

Ce qui est sûr c’est que la vie va devenir beaucoup plus austère. D’abord parce qu’on va avoir beaucoup moins d’énergie et il va falloir se satisfaire, se suffire de cette énergie parce que le pétrole, il n’y en a plus beaucoup, le renouvelable il y en a, mais il n’y a pas ce qu’il faut. On n’ira plus s’acheter un chapeau à Paris ou à New York parce que c’est sûr qu’on va vivre une vie beaucoup plus austère. Il faudra vivre avec des quantités de pétrole diminuées. Mais ce que ça va donner… Je vais vous dire, en 1900 il y a eu une enquête comme ça, on a demandé aux gens de s’imaginer quelle sera la vie en 2000. Il y a eu beaucoup de choses publiées et ça ne ressemble absolument pas à ce qu’il s’est passé.

Le monde imaginé il y a 100 ans : ce qui a réellement été inventé

Personne n’a prévu l’informatique, on ne parlait que de voitures volantes et de choses qui ne se sont jamais réalisées. C’est pour ça que je vous dis : j’hésite. La seule chose qu’on peut dire, c’est qu’il va falloir vivre de façon plus austère ; mais on peut vivre de façon plus austère. La preuve est que les gens ont vécu longtemps avant l’âge industriel qui commence à peu près en 1800 ; les gens vivaient, c’est pas mortel, mais prévoir ce qu’il va se passer… Ça peut être beaucoup mieux, parce que comme on dit quand le bateau coule, les marins arrêtent de se disputer et c’est un peu ce qu’il se passe aujourd’hui. Ça peut amener à une plus grande entente internationale, c’est-à-dire qu’il faut que les pays s’associent pour vaincre les problèmes qu’il y a aujourd’hui, qui sont des problèmes internationaux. La pollution du plastique c’est international, le réchauffement aussi et ça peut amener, par exemple, à la COP21 à la fin il y a eu la signature. C’était la première fois qu’il y avait une signature à l’échelle mondiale : 190 pays avaient signé les résolutions de la COP21. Je ne sais pas ce qu’il va se passer pour la COP26, mais les gens ne sont pas emballés à l’idée de régler. Mais c’est quelque chose de très positif, tous ces pays qui se rassemblent pour dire qu’il faut faire quelque chose, même s’ils prennent pas toujours les résolutions les plus importantes, c’est un point positif. C’est positif d’avoir ce que l’on souhaite, c’est-à-dire une sorte de gouvernement international qui soit pas une dictature, mais qui ne soit pas réduit à des bénédictions sans aucun pouvoir législatif, qui ne peuvent que dire ce qu’il faudrait.

Le plastique, la pollution et le réchauffement climatique

Un des plus grands problèmes pour l’océan c’est ça : comment arriver à gérer la pêche et tout ça, tant qu’il n’y aura pas des autorités qui sont capable d’imposer des choses. Et ça, c’est peut-être ce qu’on va gagner, une unification de la planète. En tout cas si on s’en sort ça va être un des aspects positifs. En particulier la pollution, le plastique n’a pas de frontière. Le plastique est dans l’océan, la pollution et le réchauffement c’est mondial. Sur ce plan je pense qu’il peut y avoir des progrès à l’échelle de l’humanité, justement dans le seul fait d’avoir empêché ces effets et ces problèmes de l’éliminer. Il faut créer une sorte de conscience à l’échelle de l’humanité, qui soit plus un succès que l’Île de Pâques pendant l’an mille qui était un lieu très développé et avec beaucoup de gens, beaucoup d’agriculture ; aujourd’hui il n’y a presque plus personne parce qu’ils ont coupé tous les arbres. Il aurait fallu que quelqu’un dise que si vous coupez tous les arbres vous n’avez plus de bateaux et sans bateaux vous êtes mal parce que vous vivez de poissons.

Il n’y a pas de planète B

Vous voyez, c’est ça notre avantage : de savoir ce qu’il se passe et savoir que nous sommes menacés. La plupart des civilisations qui se sont éliminées d’elles-mêmes, je parle de l’ Île de Pâques mais il y a eu le Japon du 14ème siècle qui a subi quelque chose comme ça, les Aztèques, toutes ces civilisations de l’Amérique, se sont éliminées elles-mêmes par surdéveloppement. C’est ce qu’on admet aujourd’hui et on se trouve dans une situation à peu près pareille, sauf que aujourd’hui, c’est à l’échelle de la planète, il n’y a pas de planète B comme on dit, mais d’autre part c’est quelque chose maintenant qui est porté à la conscience des gens et si on s’élimine on pourra pas dire qu’on ne le savait pas. 

 

EOC & SGR