Mais alors, il est où le Quartier Latin?

Le Quartier Latin est profondément ancré dans l'histoire de la ville de Paris. Les arènes de Lutèce, la montagne Sainte-Geneviève ou encore la rue Saint-Jacques sont autant de lieux qui marquent les débuts de la ville de Lutèce, qui prend au IIIème siècle le nom de Paris. Paris sans son Quartier Latin est aujourd'hui inimaginable, tant il contribue au charme de cette ville chargée d'histoire. Ses nombreuses librairies, ses petits commerces, ses monuments historiques et universités en font un quartier prestigieux, où il fait bon vivre.

 

Historiquement, ce quartier accueille l'université la plus ancienne de France et l’une des plus anciennes d’Europe depuis le XIIIème siècle. Il a donc très tôt dû s'adapter aux besoins des étudiants. Sur ce point, la fonction du quartier n'a pas changé aujourd'hui. Cependant, avec le départ de l'université Sorbonne Nouvelle Paris 3 pour le campus de Nation et le doute qui plane autour d’un éventuel déménagement de l’École polytechnique et de l’École des Mines, on pourrait se demander si ce quartier ne court pas le risque de se vider à terme de ses étudiants.

 

Mais que savent réellement les habitants sur ce quartier, dans lequel ils résident ou qu'ils fréquentent quotidiennement ? Comment le perçoivent-ils ? Notre envoyé spéciale a enquêté.

 

Des limites spatiales extensibles?

 

Où le quartier commence-t-il ? Où s'arrête-t-il ? Une question pas aussi simple qu’il peut sembler au premier abord. Les résultats du sondage réalisé rue Mouffetard, place de la Contrescarpe, de l'Estrapade et du Panthéon ont montré une double tendance : d'une part, aucune des personnes sondées n'est capable de définir clairement les frontières du quartier, laissant ainsi place au doute quant à son existence effective. D'autre part, si la plupart des sondés peinent à en définir les frontières est et ouest, ils sont assez unanimes sur la délimitation des frontières nord et sud.

 

A l'Ouest c'est le flou

 

En effet, 8 personnes sur 10 affirment que la Seine constitue la frontière naturelle du Quartier latin au Nord, tandis que Port Royal le délimite au sud. A l'est, une majorité opte pour le Jardin des Plantes et une minorité pour Austerlitz. C'est la frontière ouest qui divise le plus : 40 % des personnes interrogées choisissent le jardin du Luxembourg, 40 % Saint-Michel et 20 % Odéon.

A l'Ouest, le flou montre que la perception géographique du Quartier Latin diffère selon les personnes. La catégorie socio-professionnelle, l'âge, l'éducation ou encore l’étroitesse des liens entretenus avec le quartier sont des facteurs qui influent énormément sur les réponses des sondés.

 

« Mon quartier à moi »

 

Qu'associez-vous spontanément avec le Quartier Latin ? La seconde question de notre enquête: les repères, les lieux symboliques indissociables du quartier, le rendant unique aux yeux des Parisiens. En nommant trois lieux qui leur paraissent emblématiques, l'idée est de comprendre ce que les personnes interrogées savent du quartier et comment ils le perçoivent. Entre lieux liés à la connaissance historique, à la présence d'institutions politiques, d'universités et de commerces, les réponses divergent beaucoup, puisque le cadre de la question laisse une grande liberté aux sondés. Cette diversité des réponses est fortement liée au profil de la personne, mais aussi à la relation qui la lie au quartier, qui est souvent à l'origine d'une vision assez sélective.

Un étudiant à l'ENA, interrogé pour l'enquête, cite à côté du Panthéon et de Notre-Dame le Sénat; un choix traduisant d'un côté une affinité pour le patrimoine historique du quartier et d'un autre un intérêt particulier pour sa dimension politique, assez méconnue et très peu évoquée parmi les personnes sondées. C'est en y étant confronté quotidiennement, qu'il a fini par s'identifier à ce lieu et à l'associer spontanément à ce qu'est le Quartier Latin. Il en est de même pour les commerçants de la rue Mouffetard : leurs réponses quant aux limites spatiales et lieux symboliques du quartier coïncident presque systématiquement avec leur périmètre de travail. Un commerçant libanais cite sans hésitation la place de la Contrescarpe et l’église Saint-Médard, toutes deux situées à 200 mètres à peine de son commerce.

 

Des changements historiques qui façonnent le paysage urbain

 

La rue Mouffetard, une artère centrale du Quartier Latin, a connu des changements historiques considérables. La rue s'est vue attribuer le terme "mouffe" en raison des odeurs désagréables des industries et boucheries d'autrefois. Beaucoup d'étudiants logeaient cependant rue Mouffetard en raison des prix modiques des logements et de la proximité des universités. Le marché était déjà également très apprécié. C'est le baron Haussmann qui change le paysage urbain de la rue à la fin du XIXème siècle. S'étendant autrefois jusqu'à la place d'Italie, la rue Mouffetard est divisée en deux, laissant ainsi place à l'avenue des Gobelins. C'est le début de l'embourgeoisement du quartier.

 

Ce n'est plus comme avant

 

La troisième partie de l'enquête questionne la perception de la vie quotidienne dans le Quartier Latin. A première vue, le quartier semble bouillonnant de vie. Que ce soient des étudiants, des touristes ou encore des familles, tous s'y rencontrent pour partager des moments de convivialité.

Les personnes résidant dans ce quartier depuis des dizaines d'années en dressent cependant un portrait plus négatif. Deux retraités déplorent une dégradation du quartier. L'un fait allusion à l'augmentation du nombre de commerces et à la fermeture de petits magasins au profit de grandes chaînes souvent bas de gamme. Le Quartier Latin semble donc ne pas échapper aux conséquences de la mondialisation, malgré la densité du réseau de petits commerçants, artisans et libraires.

Un serveur travaillant depuis 20 ans dans le quartier insiste également sur l’évolution négative de ces dernières années : la dimension familiale disparaît, les gens deviennent de plus en plus froids et distants, ils ne se parlent plus et passent leur temps au téléphone.

 

Un village modèle pour tous les quartiers parisiens

 

Il y a des changements plus positifs mentionnés : un enseignant en économie et management s'enthousiasme quand nous abordons la question de la vie quotidienne. Il habite dans le quartier depuis 35 ans et partage volontiers les observations qu'il en a faites : le Quartier Latin est unique à Paris, avec ses espaces verts et ses rues piétonnes. Il évoque la notion de village pour le décrire. Pour lui, le modèle de vie dans ce quartier est « basé sur ce concept, de plus en plus imité à Paris. Le quartier Saint-Germain, situé dans le 6ème arrondissement s'est construit de la même manière : les ruelles et les nombreux commerces et cafés lui confèrent une atmosphère chaleureuse qui rappelle le vivre ensemble des villages ». Il enchaîne en citant le journaliste et humoriste français Alphonse Allais : « Il faudrait construire les villes à la campagne, l'air y est plus sain ». « C'est un quartier serein, calme, mais tout de même vivant et animé, auquel la présence d'universités et de grandes écoles confère un charme tout particulier », conclut-il.

 

De manière générale, les personnes plutôt âgées et cultivées ont une vision assez intellectuelle du quartier, aiment l'aspect vert et animé et le côté bon vivant grâce à la présence de restaurants, bien que certains déplorent la « mondialisation du quartier ».

 

Une vision fonctionnelle

 

Et si le Quartier Latin était construit comme il est pour des raisons pratiques, en tant que quartier au service de ses habitants et de ceux qui le fréquentent ? Un quartier conçu pour répondre aux besoins de ses étudiants ? C'est la question que soulève un étudiant à l'ENA. Fréquentant depuis peu le quartier, il en a développé une vision très fonctionnelle. Pour lui, la vie étudiante « constitue l'appui et l'extension du quartier, dans la mesure où tout y est conçu pour pouvoir répondre aux besoins des étudiants ». Il ajoute : « je fréquente la bibliothèque Sainte-Geneviève pour étudier et le Jardin du Luxembourg pour prendre mes repas en suivant un itinéraire bien précis. »

 

En effet, 90% des activités sont liées aux bars, aux librairies et aux petits commerces, selon lui. Les commerçants le confirment : leur clientèle est composée à 50 % d'étudiants et à 50 % de touristes ; les premiers venant plutôt le midi, tandis que les derniers préfèrent s'y installer le soir. Chacun de ces points de vue confère au Quartier Latin une touche singulière, créant un quartier aux caractéristiques changeantes et multiples. C'est la somme de tous ces points de vue qui en fait la meilleure description et probablement celle étant la plus proche de la réalité.

 

 

Sarah Bronsard