Poète sans frontières

Au cœur du Quartier Latin, sur les pas de Paul Celan 

 

De son nom originel, Paul Antschel naît en 1920 dans une famille juive à Czernowitz, ancienne ville de l’Empire Austro-Hongrois. À la maison, la famille parle l’allemand mais aussi le roumain, l’ukrainien et le yiddish. Il passe les dix-huit premières années de sa vie dans sa ville de naissance avant de partir à Tours pour des études de médecine.

Enfant unique, sa mère est assassinée en 1942 après avoir été déportée dans un camp d’internement. Son père meurt lui du typhus, tandis que lui est envoyé dans un camp de travail forcé en Moldavie en 1943. Il sera libéré un an plus tard par les russes. Afin d’écrire, Paul Antschel adopte le pseudonyme Celan puis s’installe à Bucarest et devient traducteur et éditeur. Avant de déménager, il vit encore un an à Vienne de 1947 à 1948. Le 13 juillet 1948, Paul Celan se rend pour la première fois à Paris. C’est ici que commence le périple de l’écriture: son exil sera la concrétisation d’un besoin viscéral d’écrire l’Histoire. Pour autant, sa vie à l’étranger ne sera pas sans difficulté. Paul Celan mettra fin à ses jours en se jetant du pont Mirabeau le 20 Avril 1970.  

 

Le Quartier Latin, l’écriture rendue possible par l’exil  

 

C’est à l’Hôtel d’Orléans--au 31 rue des Écoles, Boulevard Sully Saint-Germain- que Paul Celan réside à Paris pour la première fois. Pendant cette période il vit de petits boulots de traduction, dont celle de « La Recherche du Temps Perdu » de Marcel Proust, mais aussi des textes d’Ossip Mandelstam, André Breton, Paul Valéry, Cioran, Fernando Pessoa, Giuseppe Ungaretti, Shakespeare et bien d’autres. Entre temps, il fréquente les cercles d’artistes et de poètes à Paris. Il fait aussi la connaissance en 1951 de Gisèle de Lestrange, artiste-peintre qu’il épousera un an plus tard. Gisèle fut son grand amour. Ils s’installent ensemble en 1952 dans le 16ème arrondissement rue Montevideo, puis dans la rue de Longchamp et auront tous les deux un premier fils mort-né en 1953, puis un deuxième fils, Eric, deux ans plus tard. L’année de la naissance de ce dernier, Celan obtient la nationalité française.  

 

En 1959, Celan est nommé lecteur à l’École Normale Supérieur au 45 rue d’Ulm, où une salle porte toujours son nom. Les cours ont souvent lieu au 5 Rue de l’école de médecine à l’Institut d’Études germaniques. Durant ces années, des endroits tels que la Place de la Contrescarpe, le café de la chope (aujourd’hui disparu) et les cabarets lui deviennent familiers. De temps à autre, il retourne en Allemagne lors de petits voyages pour faire des lectures de ses poèmes. En 1960, Paul Celan se voit décerner le prix Büchner, le plus grand prix de la scène littéraire allemande. D’une rencontre ratée avec Adorno naîtra un petit texte essentiel en 1959 : L’entretien dans la montagne . Durant ses années à Paris, le poète entretient par ailleurs, une liaison d’amour avec Ingeborg Bachmann. De cette histoire d’amour passionnée et d’abord illégitime naîtra une belle correspondance aujourd’hui publiée aux éditions Seuil.  

 

La vie du poète exilé prend cependant un tour différent à partir des années 1950,  puisque c’est à cette date qu’éclate l’Affaire Goll. Paul Celan est accusé par Claire Goll, veuve d’Ivan Goll, de plagiat suite à un travail de traduction des textes de son défunt mari. Il s’en trouve profondément atteint, tant publiquement que dans sa vie privée. L’’auteur décide alors d’éloigner de lui les personnes de son entourage qui ne seraient pas de son côté. Il envisage même de quitter Paris et d’arrêter de travailler en tant que lecteur. C’est justement au cours de cette affaire que le poète est sujet à des dépressions et crises de folie répétées, il tentera notamment de tuer sa femme le 24 novembre 1965. Un deuxième internement à la clinique s’ensuit jusqu’à juin 1966. Après sa sortie, Paul Celan déménage seul dans la rue Tournefort 24 en novembre 1967. Cette période n’est pas pour autant aride sur le plan de l’écriture puisque le recueil Niemandsrose et vingt-et-un poèmes de son recueil Atemwende sont écrits en 1960. Deux ans plus tard, il fait son premier et unique voyage en Israël où il retrouve des vieux amis, fait des lectures et donne une interview à la radio. Il aura également effectué son dernier voyage en Allemagne l’année précédente.

 

 

Écrire: Résister, ne pas oublier  

 

Bien que Paul Celan se dise lui-même poète maudit, et que d’autres en parlent comme un poète isolé et méconnu, nombreux sont ceux qui s’intéressent à son œuvre déjà de son vivant. Alors qu’il réside à Paris, plusieurs maisons d’édition sont séduites par son travail. La raison pour laquelle son œuvre connaît peu de visibilité en France est le fruit d’une décision personnelle. Le refus de certaines offres et certains projets est dû à sa maladie et à d’autres événements, qui l’ont poussé à ne pas publier certains poèmes. Comme exemple, le poème suivant qui fait partie des poèmes inédits, écrit alors qu’il résidait à Paris dans le Quartier Latin.  

 

 24 RUE TOURNEFORT 

Du und dein

Spülküchendeutsch-ja, Spül-,

ja, vor - Ossuarien.

Sag: Löwig. Sag: Schiwiti. 

Das schwarze Tuch

senkten sie vor dir,

als dir der Atem

narbehin schwoll,

auch Brüder ihre Steine,

bildern das Wort zu hinter

Seitenblicken.  

 

 

AUSE DEM MOORBODEN ins

Ohnebild steigen,

ein Häm

im Flintenlauf Hoffnung,

das Ziel, wie Ungeduld mündig,

darin.  

 

Dorfluft, rue Tournefort.  

 

Ce poème initialement intitulé Le “24 rue Tournefort” fut rédigé le 6 juin 1968, jour d’anniversaire de son fils Eric qui a alors 13 ans et qui célèbre sa Bar-Mizwah. Par des allusions claires et s’appuyant sur la tradition de la transmission orale, Celan rappelle ici la tradition juive perdue, en incluant la mémoire des morts à sa poésie.  Paul Celan titre d’ailleurs son poème du nom de la rue où il réside à l’époque, en référence à Joseph Pitton de Tournefort, un botaniste français et précurseur de Linné. Dans ses écrits, il fera allusion à un jeu de mot sur le nom de cette rue qui se compose de “tourner” et “fort”, donnant “ tourner mal / tourner bien” selon un ancien adage français. La langue du poète est souvent perçue comme obscure, cela est le résultat de tout un travail sur le rapport entre la Langue et l’Histoire : Paul Celan joue avec la langue, il la tord et la presse, travaille avec le son des mots et leur sens hérité de la tradition hébraïque, ainsi qu’avec la musique qui en ressort. Il choisit des mots rares et en crée des nouveaux, puisqu’il introduit dans “la langue des assassins” des mots hébreux de la langue des victimes. Cette poésie faisant face au destin funeste de la langue employée par les Nazis lors de la Seconde Guerre Mondiale, rend l’ivresse possible.  

 

La ville de Paris ainsi que le Quartier Latin sont donc des terres d’exil pour le poète roumain. Paul Celan bâtit par l’écriture, un acte de résistance à la Shoah, grâce à la  langue qu’il fait sienne et qu’il ne cesse de travailler- ceci donnant vie à une poésie qui s’oppose à l’Histoire et la formule d’Adorno de 1955 : « Il est impossible d’écrire des poèmes après Auschwitz ». En écrivant du « dedans de la langue de mort » (G. Steiner), Paul Celan lui répond par ses mots mais aussi par son œuvre toute entière :

 

Niemand

zeugt für den

Zeugen.

(Personne ne témoigne pour le témoin). 

 

(Die Niemandsrose)

lam et kas