« Souvenirs du Quartier Latin », Saint-Aulaire, in : Revue des Deux Mondes, 1er avril 1955, pp. 442- 450 (9 pages) et 15 avril 1955 pp. 688-700 (13 pages)

 

Auguste Félix Charles de Beaupoil, comte de Saint-Aulaire (1866-1954) est un homme de lettres, diplomate issu d’une famille noble et éduqué par les Jésuites de Sarlat. En 1955, les souvenirs de jeunesse du comte paraissent en deux parties dans la Revue des Deux Mondes à titre posthume. Le petit plus authentique : ils n’avaient, à priori, pas pour but d’être publiés. Le voyage littéraire écrit du point de vue de l’auteur se déroule sur plusieurs années. Dans le Quartier Latin, il parcourt les centres de la vie artistique de la fin du 19siècle, depuis le boulevard Saint-Michel jusqu’à la rue Descartes en passant par la Sorbonne.

 

1885. Tout juste âgé de 19 ans, le comte de Saint-Aulaire vient étudier à Paris. Il est initié à la vie parisienne par un groupe de quatre hommes de lettres, périgourdins comme lui : les écrivains et poètes Émile Goudeau et Paul Verlaine, le caricaturiste Georges Goursat, dit Sem ainsi que le romancier Léon Bloy. Le groupe est déjà familier avec le Quartier Latin. Avant que la bohème ne se déplace sur la Rive droite, Emile Goudeau a fondé le Club artistique et littéraire des Hydropathes qui se réunissait au premier étage du Café de la Rive gauchequelques années plus tôt. Le génie fou Verlaine quant à lui est souvent saoul au point de déambuler le Boul’Mich, d’aller cracher sur les marches du Panthéon, de tanguer vers son église Saint-Etienne-du-Mont avant de prendre conscience qu’il n’en est pas assez digne et de rentrer dans son taudis sur la montagne Sainte-Geneviève.

 

Au croisement de ce même boulevard et de la rue des Écoles, le comte fréquente la Source ou le Vachette et leurs tables rondes à la manière d’un « Stammtisch » avec les artistes épris de la muse verte qui boivent aux frais de leurs admirateurs. Très vite, le jeune étudiant découvre les bienfaits des cafés littéraires, et les préfère aux cours du matin, sauf pour assister aux conférences du vénéré Ernest Renan à la Sorbonne. Les lieux de rencontre des littéraires en vogue unissent des caractères différents en un esprit de révolte commun, non- conformiste. La «haute école du soir», recommandée par Sem car on y rattrape les enseignements négligés, prend peu à peu le dessus sur la faculté. Les propos tenus aux tables d’écrivains sont plus mémorables qu’à la faculté et remettent en question les croyances de chacun. Malgré tous les éloges et l’estime qu’il porte aux hommes littéraires, Saint-Aulaire critique la servilité animale de l’élite bohémienne qui pense être supérieure. Mais il comprend qu’il n’est pas si indépendant qu’il le pensait car il est lui aussi dirigé par les lois de l’imitation, reproduisant les faits et gestes de ses confrères.

 

C’est le témoignage intéressant d’un homme de lettres qui se remémore le Quartier Latin tel qu’il l’a connu à notre âge d’étudiants de L3, qui rend compte des changements subis par l’endroit. Mieux vaut connaître le contexte politico-social et certaines personnes pour saisir l’ensemble du récit mais on comprend que l’influence mutuelle des écrivains et artistes des 19et 20siècles est née de leurs rendez-vous dans les cafés du Quartier Latin.

 

FLB