Maelström mouffetardien

Confession de minuit, dans la série Vie et aventures de Salavin, Georges Duhamel, Mercure de France, Paris, 1920, 144 pages.

 

 

Le médecin, écrivain et poète George Duhamel est né en 1884 à Paris et mort en 1966 à Valmondois dans l'actuel Val-d'Oise. Engagé volontaire pendant la Première Guerre mondiale, il ne se consacre plus qu’à la rédaction de lettres à son retour. Il écrit alors en 1920 le premier tome de son cycle romanesque, Vie et aventures de Salavin (1920-1932), précurseur de questions existentialistes que développeront plus de quinze ans plus tard Albert Camus et Jean-Paul Sartre.

 

Ce roman est la confession d'un homme d'une trentaine d'années, Louis Salavin, qui s'ouvre entièrement à son lecteur en lui racontant, plusieurs mois durant, ses sautes d’humeur. Le Quartier Latin agit sur lui comme un refuge, au sein duquel il déambule en tentant de reconstituer des éléments de sa vie, afin de lui donner une cohérence. L'état d'esprit du protagoniste ne cesse de changer, influant sur sa vision et sa perception du Quartier Latin.

 

Louis est un personnage marginal qui retrace une suite d’événements de sa vie, à partir de son licenciement dû à un acte insensé. Tombé en dépression en raison d'un manque d'occupation et de la vaine recherche d'un nouvel emploi, le protagoniste est atteint de troubles psychologiques, de manies, de changements d'humeur, d'envies étranges et incontrôlables. Sans être réglée par un métier fixe, la vie de Louis s'arrête. Il n'est plus maître de lui-même. Louis projette sa recherche de sens dans sa vision du Quartier Latin. Bien qu’il en connaisse les rues par cœur, il s'y sent perdu, de même que dans sa propre vie.

 

« Mes promenades n'avaient d'autre but que moi-même. Je fréquentais soit les petites rues de la montagne Sainte-Geneviève, soit les allées du Luxembourg, le matin de préférence, quand le jardin désert semble une île silencieuse au sein de la ville convulsive. »

 

Tous les jours, la même histoire

 

Les rues de Paris se métamorphosent en un univers d'errance. Connaissant le Quartier Latin, ses rues, ses parcs et ses places par cœur, ses sorties journalières lui servent de refuge à une réalité qu'il refuse de voir. Ses promenades lui permettent de raisonner, de se souvenir et de méditer tout en décrivant la vie autour de lui et les habitants de Paris. Tous les jours, c’est la même histoire : après s'être levé assez tardivement, Louis quitte sa maison rue du Pot-de-Fer sur la Montagne Sainte-Geneviève afin de se mettre à la recherche d'un nouvel emploi. Les rues de Paris ne font qu'intensifier son désespoir. Louis devient un flâneur oisif, laissant défiler la vie parisienne et s'identifiant quelques fois aux passants, dont il fantasme la situation.

Considérant qu'il est sur la bonne voie lorsqu'il s'imagine obtenir un travail, le désespoir de Louis connaît de temps en temps des instants de répit, et il projette ces courts moments de bonheur dans la perception qu’il a du Quartier latin :

 

« J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble à mille choses étonnantes et diverses: elle ressemble à une fourmilière dans laquelle on a mis le pied: elle ressemble à ces torrents dont le grondement procure l'oubli. Elle est incrustée dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne méprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et vautrée, comme une truie. Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni sens ni vigueur au-delà du fleuve Monge. L'étranger qui, venu du centre, se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, à de certaines heures, aspiré comme un fétu par le maelström Mouffetardien. Et, tout de suite, la cataracte l'entraîne. »

 

« La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable à la descente. Elle se précipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraîne, comme un désir qui veut être assouvi. »

 

Un Refuge introuvable

 

Ces sentiments disparaissent néanmoins très vite, remplacés par des pensées négatives et incontrôlables. Le protagoniste est parfois surpris par des moments d'espoir, mais ceux-ci ne sont qu'éphémères. Paris est de ce fait à la fois un refuge, où il cherche ou attend la solution à ses problèmes, mais la ville le rejette tout autant, et Louis retourne tous les soirs chez lui, dans une maison qui marche un temps comme échappatoire des démons de la ville, mais pas des siens.

 

Tout refuge est introuvable et ce cercle vicieux empêche le narrateur d'être avec les autres et finalement avec lui-même. La seule chance de résilience de ce personnage marginal à la recherche d’un remède, pourrait se cacher dans un récit fait à un ami, dans une confession.

 

Comme il s'agit d'un récit, le langage employé dans le roman permet une lecture fluide. Grâce aux longues promenades du personnage principal, le lecteur découvre Paris et le Quartier Latin en suivant les déambulations du personnage, par le filtre du narrateur, qui en dresse un portrait très subjectif et changeant au gré de son état d'esprit. La ville est le reflet vivant des passions qui tourmentent Louis.

 

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