La vie de bohème au Quartier Latin, un mythe d’autrefois ?

La vie de bohème des jeunes artistes démunis est quasiment devenue une légende du Quartier Latin, popularisée notamment par l’opéra La Bohème de Puccini. La petite couturière Mimi amoureuse du poète Rodolfo, le peintre Marcello qui se chamaille avec sa maîtresse Musetta, accompagnés de leurs amis le musicien Schaunard et le philosophe Colline semblent nous accompagner à travers le Quartier Latin, quand nous regardons pendant les journées froides et tristes d’hiver les anciennes mansardes. Pauvres artistes et étudiants sans le sou ! Cette vie mêlant conditions difficiles d’existence et joie de vivre nous touche et témoigne de la rude vie de certains intellectuels dans le Paris du XIXème siècle.

Pour son opéra, Puccini s’inspire des Scènes de la vie de bohème d’Henry Murger, roman qui fut publié dans les années 1840, qui connut le succès au travers de son adaptation théâtrale et de celle de l’opéra de Puccini, composé en 1892.

 

La bohème, qu'est-ce que c’est ?

 

La bohème ou « vie de bohème » est un mode de vie mené par les bohèmes, c’est-à-dire une manière de vivre basée sur l'insouciance et le dénuement matériel. Les bohèmes vivent au jour le jour, en marge de la société et du conformisme social. Ce sont le plus souvent des artistes ou des intellectuels.

La vie de bohème trouve ses sources à Paris. Les lieux les plus imprégnés par la culture bohème sont le Quartier Latin naturellement, mais aussi Montmartre, le Moulin Rouge et l’Ile de la Cité. On ressent encore cette ambiance extravertie et décalée en ces lieux, même si les touristes ont maintenant largement remplacé les bohèmes des rues d’autrefois.

La débauche et la « perdition » supposée n’y sont plus toujours au rendez-vous et on peine désormais à trouver des excentriques idéalistes pareils à nos amis artistes Rodolfo, Schaunard et Colline. Ces artistes bohèmes prônent un style de vie qui rejette la domination bourgeoise de la société industrielle et recherchant l’idéal artistique, ils cultivent une nouvelle forme de liberté de pensée.

 

Un mode de vie digne d’un opéra

 

La lecture par Puccini du livre de Murger lui rappela ses années d’étudiant sans le sou, et il décida alors d’en faire un opéra, qu’il composa entre 1892 et 1895. La Bohème naquit dans des conditions particulièrement orageuses : un autre compositeur, Ruggero Leoncavallo, travaillait déjà sur la même histoire et accusa publiquement Puccini de vol. Les deux versions furent mises en scène, mais c’est celle de Puccini qui resta dans les mémoires – et à raison, la musique est exceptionnelle ! Le duo entre Mimi et Rodolfo lors de leur première rencontre, où ils tombent amoureux, est particulièrement mémorable.

 

L’opéra nous raconte l’histoire d’amour turbulente entre Rodolfo et la grisette Mimi. Ils se rencontrent le soir de Noël alors que Mimi demande un peu de feu à Rodolfo pour réchauffer le poêle, et tombent amoureux l’un de l’autre. Ils partent fêter Noël ensemble avec les amis de Rodolfo au café Momus, où Musetta, l’ancienne amante de Marcello, le reconquiert. Cependant l'histoire d’amour entre les jeunes gens ne se passe pas bien. Mimi est gravement malade et quitte Rodolfo. Ils décident de se revoir au printemps. Or au printemps il est déjà trop tard : lorsqu’ils se revoient, Mimi est tellement malade qu’elle meurt dans les bras de Rodolfo.

 

La bohème existent-ils encore aujourd’hui ?

 

Ce n’est pas impossible, mais en tout cas, plus dans le Quartier Latin, ou alors sous un autre nom. Le bohème, ignoré d’après Murger, est un artiste démuni qui vit seulement pour l’art mais ne réussit pas à se promouvoir ; et ceci existe, hélas, encore… Le vrai bohème, un jeune artiste, intellectuel talentueux qui sait faire face à la vie et aux conditions matérielles précaires en attendant sa gloire, pourrait encore exister à travers les « jeunes talents » et les « pauvres artistes ».

 

En parallèle, une nouvelle expression, le « bourgeois-bohème » ou « bobo » fait rage depuis le début des années 2000 pour qualifier des personnes généralement « de gauche », à l’abri des difficultés financières et qui pensent avoir un style de vie « artiste » et décalé par rapport au conformisme ambiant de leur milieu social aisé. Pourtant, le sens du terme « bohème » n’est pas réellement connu, y compris par une partie des personnes l’employant. Lors de votre prochaine soirée en société, si le sujet vient à tomber, vous saurez quoi dire !

 

amc


Le Café de Flore : centre intellectuel du Quartier latin

Jean-Paul Sartre assis dans un café en train d’écrire son Être et le Néant tout en discutant avec Simone de Beauvoir. C’est l’image qui nous vient tout de suite en tête quand on évoque la vie intellectuelle du Quartier Latin. Et où cette scène s’est-elle déroulée ? Au Café de Flore, ce café parisien très chic qui rappelle à lui seul l’image de l’intellectuel démuni et bohème du Quartier Latin. En effet, le café possède une longue histoire…

 

Fondé vers 1887, le Café de Flore n’est à ses débuts qu’un café parmi d’autres. Ce n’est qu’en 1913 qu’Apollinaire y entre pour la première fois. L’endroit lui plaît à tel point qu’il décide d’en faire son bureau. Il y crée la revue Les soirées de Paris, et y reçoit à heure fixe ses amis, notamment Paul Eluard. Apollinaire est également l’instigateur de rencontres telle que celle entre Philippe Soulpault et André Breton en 1917, et il crée avec Aragon le mouvement dada. Tristan Tzara arrive au café et le « surréalisme » voit le jour. L’établissement devient alors un véritable lieu de rencontre littéraire, mais ce n’est encore qu’un début…

 

Dans les années 1920-1930, André Malraux, futur ministre de la Culture, y est de passage, ainsi qu’Albert Camus et de nombreux autres écrivains. Des éditeurs partent à la découverte de nouveaux talents dans ce café. Autour de Jacques Prévert se forme « la bande à Prévert », et les peintres – principalement les surréalistes qui résidaient auparavant à Montparnasse (Derain, Giacometti, Picasso, etc.) – échangent également désormais dans ce café au cœur du Quartier Latin.

 

Mais c’est sous l’Occupation que la scène évoquée dans les premières lignes se passe. Le propriétaire du café offre chaque jour une soupe à tous les artistes pour leur permettre de se concentrer sur la création artistique. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir répondent présents. Sartre déclare même : « cela peut vous sembler bizarre, mais nous étions au Flore chez nous ». Il y développe son existentialisme et considère ses quatre ans au café comme une période unique de sa vie : « Les chemins du Flore ont été quatre ans pour moi les chemins de la liberté. »

 

Après la guerre, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir acquièrent la notoriété en même temps qu’ils deviennent des piliers du Flore. Le lieu se transforme alors en véritable centre de la vie artistique et intellectuelle parisienne. La jeunesse de l’existentialisme, comme Boris Vian, vient s’y restaurer, et même Ernest Hemingway y passe. Le monde du cinéma s’empare du lieu dans les années 1960, de même que l’intelligentsia de l’époque comme Alain Robbe-Grillet du Nouveau Roman, et le monde de la mode avec Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld.

 

Le Café de Flore n’est plus à présent le café des jeunes intellectuels sans le sou attendant la notoriété tout en menant des discussions enflammées ! Aujourd’hui, les gens riches et célèbres y défilent dans une consommation ostentatoire, aux côtés de nombreux touristes, étalant futilités et égos… Impossible d’y trouver désormais un seul bohème, vous pourrez toujours chercher le jeune artiste aux conditions matérielles précaires : le café est à 8€. 

 

 amc