L’histoire mouvementée du Jardin du Luxembourg

Les milliers de personnes qui foulent chaque jour les allées du Jardin du Luxembourg au cœur du 6e arrondissement de Paris ne semblent pas s’en rendre compte : étudiants allongés dans les pelouses, amis jouant à la pétanque, touristes prenant des selfies devant le Sénat, sportifs en tous genres... Emblème végétal du Quartier Latin s’il en est, le Jardin du Luxembourg, affectueusement surnommé le «Luco» par les parisiens, est un des plus anciens jardins de la capitale et à ce titre, un monument chargé d’histoire.

 

C’est à la reine Marie de Médicis, veuve du roi Henri IV, que l’on doit la création de ce jardin. A la recherche d’un endroit calme pour implanter son jardin florentin loin des tumultes de la Cour au Louvre, tout commence lorsqu’elle décide de racheter l’hôtel particulier du duc Piney Luxembourg ainsi que ses 8 hectares de terrain. La reine fait raser l’hôtel particulier pour y construire un palais, le Palais du Luxembourg, sur le modèle du palais Pitti à Florence. Elle en confie la construction à l’architecte Salomon de Brosse en 1615 et la décoration, entre autres, à Rubens. Marie de Médicis s’y installe avec son fils, Louis XIII. Dans un premier temps, le jardin ne s’étend que sur les côtés du Palais. En effet, il y avait en face du palais une bâtisse religieuse, le couvent des Chartreux, que l’on ne pouvait déplacer. Le premier jardin, composé d’une fontaine centrale et de parterres symétriques, est dessiné par Boyceau et réaménagé par Le Nôtre en 1635.

 

Le jardin laissé à l'abandon pendant la Révolution française

 

A la mort de la reine en 1642, la propriété passe entre de nombreuses mains plus ou moins soigneuses jusqu’à être acquise en 1778 par le Comte de Provence, futur Louis XVIII. Celui-ci décide de vendre 10 hectares du terrain et de faire payer l’entrée des jardins aux visiteurs afin de financer la restauration du palais du Luxembourg. Sous la Révolution Française, le Palais du Luxembourg est transformé en prison, dont les murs ont accueilli notamment Danton et Desmoulins, et le jardin est laissé à l’abandon. C’est cependant à cette période que le jardin du Luxembourg s’agrandit considérablement : le couvent des Chartreux étant réquisitionné, ce sont 26 hectares supplémentaires dont le jardin se voit augmenté. En 1795, le Directoire investit le Palais et au début du XIXe siècle, Chalgrin trace l’avenue de l’Observatoire et élabore les décorations florales que nous connaissons aujourd’hui.

 

Des balades à dos de chèvres pour attirer les familles au parc sous Napoléon

 

Notre voyage se poursuit sous le premier et le second Empire : après son coup d’état du 18 Brumaire, Napoléon Ier affilie le parc au Sénat impérial et décide de le rendre attractif pour les familles et les enfants. Il fait ainsi construire les kiosques, les jeux, et curieusement les premières balades à dos... de chèvre font leur apparition. Heureusement celles-ci ont été remplacées de nos jours par de gentils shetlands. Mais les travaux d’urbanisme du baron Haussmann sous le Second Empire limitent l’agrandissement du jardin au nord-est par l’élargissement du Boulevard Saint Michel et de la rue Médicis. De plus, Napoléon III fait raser les pépinières et le jardin botanique qui s’y trouvaient, malgré les nombreuses protestations des parisiens.

 

L’Etat ne redevient propriétaire du jardin qu’après la proclamation de la IIIe République, vers la fin du XIXe siècle : Le Luxembourg acquiert le statut officiel de jardin public et est destiné principalement aux familles. Le Carrousel, qui aura inspiré Rilke pour son fameux poème, fut inauguré en 1904. Sous l’Occupation, le Palais du Luxembourg devient le siège de l’Etat-major de la 3e flotte aérienne allemande. Les statues sont fondues, des Blockhaus sont installés dans le jardin et des barbelés sont tendus tout autour du palais. Ce n’est qu’après la Libération le 19 août 1944, qu’une politique de grands travaux est lancée, permettant la réouverture du jardin au public en octobre 1944, qui demeurera à peu près tel que nous pouvons le visiter aujourd’hui sous la propriété du sénat.

auj


Le Panthéon


L’Odéon : théâtre des bouleversements du Quartier Latin

Qui a dit que le théâtre n’était pas politique ?

 

Le théâtre de l’Odéon agit comme un reflet de l’agitation politique du Quartier Latin : érigé en 1782 pour le bon plaisir de son roi, ses planches n’ont cessé d’être l’objet de récupérations révolutionnaires, en 1789, 1830, puis lors des événements de mai 68. 

 

Le quartier latin : un espace dominé par la royauté

 

Les fauteuils en velours rouge, marque de fabrique de ce théâtre qui ne possède qu’une salle de représentations, rappellent, tout comme sa façade néo-classique, son contexte de construction : en 1782, la découverte des sites de Pompéi (1600-1763) et d’Herculanum (1738) remettent une certaine architecture grecque au goût du jour. Le roi soleil souhaite un théâtre digne de l’accueillir : celui-ci est construit tout près du palais du Luxembourg, afin d’être un “un nouvel agrément pour leur habitation”, après trois ans de travaux.

 

La salle suit une architecture “à l’italienne”, soit en arc-de-cercle autour de la scène, et les places sont attribuées selon la hiérarchie du système d’ancien régime (qui perdure selon les différents prix des places). Avec une capacité d’accueil de 1913 places, la salle est la plus grande de la capitale, et le faisceau de cinq rues convergeant vers celle-ci facilite son accès tout en mettant le théâtre en valeur.

 

Le contre-pouvoir révolutionnaire s’y installe : 1789, 1830

 

Une première révolution : en 1784, le Mariage de Figaro, écrit par Beaumarchais et porté par le comédien Dazincourt, est joué en 1784, est un grand succès, alors même qu’il prend parti contre les avantages de la noblesse.

 

C’est en 1789 que son rôle en tant que lieu d’opposition au pouvoir se fait plus explicite : le théâtre est rebaptisé “Théâtre de la Nation”, suivant la coutume républicaine de changer tous les noms afin de créer un espace public républicain. En 1791, la troupe du roi se déchire autour de la pièce Charles X : Celle-ci expose la violence et l’hypocrisie de la monarchie française en revenant notamment sur le massacre de la nuit de la Saint Barthélémy. La partie royaliste de la troupe se sépare du théâtre et s’installe rive droite, à la Comédie française, alors Théâtre de la République. 

 

Après l’épisode de la Terreur, le théâtre change à nouveau d’appellation : la salle du “Théâtre de l’Égalité” est rouverte en 1794 lors de représentations pour et par le peuple. Et c’est en 1796, enfin, que le théâtre prend le nom “d’Odéon”.

 

En 1830, préfigurant l’occupation de mai 68, le théâtre est au centre des soulèvements révolutionnaires étudiants, et devient un lieu d’insurrection. Cette mouvance ne se reproduit toutefois pas en 1848 : l’Odéon est déserté au profit des Tuileries et du Palais-Royal.

 

Le renouveau du théâtre de 1866 à 1874 a lieu grâce à Sarah Bernhardt, grande tragédienne, qui y fait revenir le public. Sa carrière y débute et ce théâtre est son lieu de prédilection car il fait le choix de ne pas se fonder sur un répertoire classique seulement.

 

En 1900, l’Odéon s’est institué comme théâtre laissant la part belle aux nouveautés, et André Antoine y institue un nouveau type de jeu, plus réaliste, qui ne repose pas sur les conventions théâtrales, au profit d’une simplicité gestuelle et décorative. Sur les planches du théâtre naît ainsi le métier de metteur en scène tel qu’on le connaît aujourd’hui : jusque là, les pièces ne possédaient pas de figure désignée comme dirigeant le jeu des acteurs et imposant ses choix.

 

 

S’en suit une longue démarche de démocratisation du théâtre, qui passe par l’ouverture du répertoire à des dramaturges contemporains et à des classiques étrangers, ainsi que pour une baisse des prix. Cocteau, Rostand, Feydeau, tous se succèdent avec fluidité, la liberté du registre s’impose.

 

Une rupture dans la chronologie du théâtre : mai 68, l’appropriation du théâtre, emblème de l’embourgeoisement de la culture

 

Jean-Louis Barrault arrive en 1959 au poste de directeur du théâtre. Cette figure ravive la vie culturelle du lieu, et sera décisive dans son orientation politique du théâtre pendant le mouvement social de mai 68. L’imagerie de ces événements résonne beaucoup avec les étudiants et le quartier latin : le théâtre n’est pas mis en reste.

 

Le 15 mai au soir, le théâtre est pris d’assaut après deux jours de concertation, avec les travailleurs techniques notamment. 

 

Le choix du lieu n’est absolument pas anodin, mais significatif des revendications : il s’agit de faire une critique de l’embourgeoisement de la culture, de la politique culturelle hypocrite de De Gaulle avec Malraux, et de critiquer le statut même de la culture et de l’art dans les sociétés capitalistes, dont tout art, même politique, est rejeté pour sa division entre le public passif et les créateurs. Cette dichotomie est perceptible par la séparation entre la scène et les gradins. Les acteurs de mai 68 vont jouer avec ces symboles en organisant des débats sur cette même scène.

 

Ce qui se joue ici, c'est la transformation des spectateurs en acteurs, d’où la symbolique forte de choisir un tel lieu.

 

Barrault le comprend, et agit en faveur du mouvement : il refuse de couper l’eau et l’électricité des lieux, ce qui pourrait rendre la situation dangereuse, et dialogue avec ses occupants. Ce qui lui vaudra d’être renvoyé, une fois le calme revenu. 

 

Il ne faut toutefois pas réduire le mouvement à une dynamique étudiante : les acteurs y ont été très nombreux, ralliés par des travailleurs, des ouvriers, et même des policiers. 

 

“Ne nous attardons pas au spectacle de la contestation, passons à la contestation du spectacle.”

 

L’occupation aura été de courte durée : un mois, et lorsque la tension monte et qu’une intervention armée se prépare, ce à quoi les occupants répondent par la mise en place de barbelés et d’une stratégie de contre-attaque, ils finissent par se rendre. Ils n’étaient plus qu’une trentaine, parmi lesquels un étudiant seulement.

 

Et qu’en est-il aujourd’hui ? Un théâtre qui, malgré une volonté affichée de démocratisation, peine à toucher un large public. L’Odéon est-il un reflet du quartier latin, un quartier qui se veut déconnecté et s’approchant de plus en plus du mythe ?

 

Aujourd’hui, le théâtre de l’Odéon est dit “de l’Europe”, en hommage au projet de théâtre européen de Giorgo Strehler, metteur en scène et directeur de 1983 à 1989. Si la programmation est en effet européenne, et si les pièces au répertoire varié parlent très souvent d’actualité (Brexit, sexisme...), il s’agit toujours d’une consécration et d’une forme de reconnaissance pour des pièces ayant déjà connu le succès. Mais cela suffit-il vraiment à en faire un théâtre politisé et à démocratiser la culture ?

 

ali hch