l'art à l'heure du covid

entretien avec l'artiste berlinoise camila amaya

Photos mises à disposition par ©Camila Amaya
Photos mises à disposition par ©Camila Amaya

Asnières à Censier: Parle-nous d’abord un peu de toi, d'où viens-tu, quel âge as-tu, qui es-tu?

 

Camila Amaya : Je suis une artiste colombienne et j'ai 26 ans. J'ai grandi à Bogota, où j'ai fait mon bachelor en beaux-arts. Après cela, j'ai été artiste indépendante à Bogota pendant deux ans. J'ai participé à quelques expositions collectives, mais j'ai aussi mais j’ai aussi été exposée individuellement dans le cadre d'un réseau dans le quartier des arts de la ville. Elles ont lieu environ une fois par mois et c'est une occasion de désinstitutionnaliser l'art, de le sortir du circuit des galeries et d'ouvrir les studios pour que les gens puissent venir admirer l'art sans que la galerie ne soit intimidante. J'ai ensuite déménagé à Berlin à la mi-2019 pour faire un master en tourisme durable, et j'ai également eu une pratique artistique active ici, toujours de manière indépendante.

 

AàC : Que signifie l'art pour toi ? Et comment décrirais-tu ton art ?

 

C. A. : Je voulais m'engager avec l'art et devenir une artiste pour explorer notre propre existence, pour mieux la comprendre et pour réfléchir aux problèmes de notre société actuelle. Je pense que l'intention qu’on a avec elle se reflète finalement dans l'œuvre d'art elle-même, dans le cadre conceptuel. C'est ainsi qu’on peut communiquer et créer un message ainsi qu'une position.

J'ai commencé à travailler avec des matériaux de construction. En les utilisant, mon but était de créer une nouvelle rencontre avec ces matériaux dans un contexte différent. Comme le ciment, que l'on voit habituellement dans la rue et qui devient en quelque sorte invisible parce qu'on le voit si souvent. On ne peut pas se concentrer sur chaque matériau dans lequel on existe. Ainsi, lorsqu’on utilise ces matériaux et qu’on les expose hors contexte dans un espace de galerie ou dans n'importe quel espace d'art, on les rencontre à nouveau et on les honore. L'art est donc devenu une sorte de reconnaissance de notre existence. Renouer avec les choses qui sont essentielles à notre façon de vivre et d'exister et les sortir de leur contexte pour nous permettre de les voir vraiment. Mon art est contemporain et conceptuel. Je pense que l'idée de "l'art pour l'art" n'est plus valable. Je veux qu'il soit conceptuel, mais en même temps je sais que je travaille avec l'art abstrait, et l'art abstrait peut souvent perdre son concept, alors j'essaie de les relier autant que possible.

AàC : Quels sont les plus grands défis auxquels tu es confrontée en tant qu'artiste en ce moment ?

 

C. A. : L’un des plus grands défis est l'impossibilité de rencontrer des gens et d'organiser des événements. Je faisais beaucoup plus de peintures et je suis lentement passé à un plus grand intérêt pour les installations et pour l'art que nous expérimentons. D'une certaine manière, je pense que c'est parce que je suis en désaccord avec les modes de consommation de l'art et un style de vie capitaliste qui consiste à accumuler des choses matérielles. Les installations artistiques sont différentes - on peut juste y aller, en faire l'expérience, puis partir, et c'est tout. Ce n'est qu'un reflet, et il a une ligne d'arrivée. Mais à cause du Covid, de tels événements ne sont plus vraiment possibles. Seuls peu de gens sont autorisés à se réunir dans une même pièce, et puis il y a aussi le manque de lieux de travail et le manque de ressources. Cela entraîne des difficultés économiques qui ne me permettent pas de créer et de produire de la même manière qu'auparavant.

 

Photos mises à disposition par ©Camila Amaya
Photos mises à disposition par ©Camila Amaya

AàC : Comment réagis-tu à cela ? 

 

C. A. : Le fait que je ne puisse pas créer actuellement m'amène à réfléchir beaucoup plus à mon art, à essayer de le comprendre et de le réévaluer, et à envisager la manière dont je veux travailler à l'avenir. J'étudie les possibilités de créer des nouvelles œuvres d'art et je m’occupe de l'aspect administratif du métier d'artiste, ce qu'il faut faire à un moment donné si l'on veut rester visible et quelque peu pertinent. Je pense que cette période affirme justement cela : mieux comprendre quels projets je veux faire à l'avenir.

 

 

AàC : Comment parviens-tu à garder la tête libre pour de nouveaux projets ?

 

C. A. : En faisant des recherches et en lisant en ligne, je suppose. Ça donne la force et le désir de créer de nouvelles choses. Depuis peu j’essaye de combiner l'art avec la prise de conscience de la crise climatique. Pour cela, il est important de lire, de faire des recherches et d'essayer de bien comprendre ce qu’il se passe. Il est également utile d'écouter des podcasts. N'importe quelle forme d'information qui peut entrer dans mon cerveau. En lisant et en écoutant des podcasts, j'essaie de compenser le manque d'occasions de rencontrer des gens et d'interactions sociales qui m'aident généralement à développer des idées.

 

« Le fait que je ne puisse pas créer  actuellement m'amène à réfléchir beaucoup plus à mon art, à essayer de le comprendre et de le réévaluer, et à envisager la manière dont je veux travailler à l'avenir.»


AàC : Comment la numérisation peut-elle aider les artistes en ce moment ?

 

C. A. : Il existe de nombreuses vidéoconférences et des événements en ligne où des discussions et des expositions sont organisées. Le fait d'y participer aide. Je ne suis pas une grande fan des expositions en ligne dans lesquelles on se promène dans une galerie et on voit toutes les  différentes œuvres depuis l’ ordinateur, mais je pense que c'est une option qui fonctionne pour d'autres personnes. Nous disposons de cet outil numérique que les générations précédentes n'avaient pas, et nous en faisons un très bon usage, surtout en ce moment. Cela amène les gens à se retrouver.

J'ai également vu beaucoup de ventes et d'enchères Instagram où des artist.e.s vendent leur propre oeuvres d’art ou des galeries vendent les objets d’art de leurs artist.e.s généralement à prix réduit. Les enchères se déroulent en direct via Instagram. Je pense que le partage de ces ventes en ligne par le biais des réseaux sociaux est un excellent moyen de soutenir les artistes et d'étendre leur réseau.

 

AàC : La création artistique n'est pas précaire seulement depuis le Covid. La situation est-elle aussi une occasion de faire entendre votre voix à long terme ? Qu'est-ce qui va changer à l'avenir ?

 

C. A. : Faire de l'art est difficile, même sans le Covid, mais je ne suis pas sûre que le Covid soit vraiment une chance pour les artistes de se faire entendre davantage, car il y a tant d'autres problèmes. L'incapacité à créer me met actuellement dans un état de contemplation en quelque sorte. Nous sommes tous dans une situation où nous devons réfléchir et jeter un nouveau regard sur ce qui se passe pour comprendre comment fonctionne notre société. Je pense que cette compréhension nouvellement reconnue se reflétera certainement dans les productions artistiques ultérieures - du moins je l'espère !

AàC : Selon toi, quelles sont les mesures nécessaires pour soutenir les artistes dans des moments comme celui-ci ?

 

 

C. A. : L'Allemagne a fait un travail étonnant en apportant un soutien financier non seulement aux artistes mais aussi aux petites entreprises. Mais je pense que c'est une époque pendant laquelle les galeries et les institutions, qui bénéficient de ces aides et qui existent grâce aux artistes, se doivent de leur rendre quelque chose.

Normalement, un.e artist.e ne gagne qu'entre 50 et 60 % du produit d'une vente dans une galerie - habituellement - et la galerie conserve les 40 % restants de la vente. C'est un montant assez élevé, surtout pour les artist.e.s qui vendent à des prix élevés. Je pense donc que c'est le moment où les galeries, qui sont en quelque sorte un espace intermédiaire que tant d'artistes utilisent pour atteindre un public, doivent soutenir leurs artistes comme jamais auparavant.

 

« Je pense que c'est une époque pendant laquelle les galeries et les institutions, qui existent grâce aux artistes, se doivent de leur rendre quelque chose. »

 

 

Bien sûr, c’est une période difficile pour les galeries elles-mêmes, mais ce sont des entreprises et elles ont une plus grande capacité à soutenir les artistes en ces temps difficiles. Elles pourraient par exemple transformer les espaces de la galerie qui ne sont pas utilisés pour des événements en ateliers, afin que leurs artistes puissent créer dans ce même espace sans avoir à payer de loyer. La galerie peut alors en tirer à nouveau profit en accueillant une exposition des œuvres de l'artiste. Les galeries ont tendance à être celles qui sont économiquement plus stables que les artistes dans des circonstances normales, et elles ont tendance à être celles qui ont le plus de contacts, le plus grand réseau et possèdent des biens. Je pense qu'une utilisation créative de cela pourrait être un bon moyen d'aider.  

Propos recueillis par MP, le 29.11.2020


Pour voir les oeuvres de Camila :  

Site web : www.camilaamayac.com

Instagram : @camilaamayac