Deutschland in Frankreich

la représentation de la culture germanophone en France

Il y a un an, la dernière librairie allemande de Paris, la  «  Deutsche Buchhandlung » installée au 2 rue Sommerard, tirait sa révérence, en proie à de lourdes difficultés financières. Avec elle, c’est un lieu de représentation de la culture allemande qui s’est éteint : à la fois un espace de circulation d’ouvrages et un point d’échange, de pratique active et vivante de la langue. Une page se tourne ; pour autant, cette fermeture est-elle plutôt une cause ou un symptôme d’une crise de la représentation de la culture germanophone en France ?

© Hortense de Stabenrath (2020)
© Hortense de Stabenrath (2020)

la langue allemande en france : entre tempête et passion

Un malaise est visible dès le choix de la deuxième langue vivante au collège. Alors que 72,2 % des élèves optent pour l’espagnol, seulement 15,9 % se décident pour l’allemand. Pour certaines personnes, l’allemand est une langue trop « brutale » quand pour d’autres, il n’est pas nécessaire de l’apprendre puisqu’elle n’a pas le même rayonnement mondial que l’anglais ou le mandarin.  De plus en plus, il y a aussi des obstacles de nature matérielle lorsque l’allemand n’est plus proposé dans certains collèges. Ce constat mérite néanmoins d’être nuancé puisque dans le même temps, les filières à haut niveau linguistique et double diplômation comme l’Option internationale au baccalauréat (OIB) et l’Abibac se multiplient. Alors que 78 établissements français proposaient une section Abibac en 2013, ils étaient l’année dernière au nombre de 89.



La situation est sensiblement la même dans le supérieur. Si à l’échelle du pays les effectifs de la formation “langue, littérature et culture allemande” ont chuté, la tendance est inverse dans certaines universités comme la Sorbonne Nouvelle où les effectifs dans cette mention ont augmenté de 27% dans les dix dernières années grâce à une offre de formation innovante et diversifiée. Et il ne faut pas oublier les étudiants germanistes en Langues étrangères appliquées (LEA) et les 186 formations binationales habilitées par l’Université Franco-Allemande (UFA) qui, toutes disciplines confondues, attirent notamment les diplômés OIB et Abibac. 

De façon plus structurelle peut-être, un sondage IFOP de 2019 commandé par l’ambassade allemande de France souligne la qualité de la représentation que les jeunes adultes (18-24 ans) se font de la culture allemande et leur sensibilité plus grande que leurs aînés à l’égard de ses différentes composantes, artistique, économique, politique, mais aussi linguistique (18 % en 2018 contre 5 % en 2012). Cela vient tempérer, doucement, l’alarmant constat d’une “crise de la culture” allemande en France.


Transmission et traduction


La vitalité d’une culture étrangère tient à la place et au rôle que celle-ci occupe dans la conscience collective, au faisceau d’images et de représentations mentales que s’en fait la population locale ; et réciproquement, ses lieux de représentation physique contribuent à la sculpter, à l’entretenir, sinon à nourrir l’attrait pour elle. Ces lieux de vie et d’échange, essaimés sur le pays, permettent également à la culture germanique de demeurer présente, sinon active, en France.

A ce titre, c’est le réseau d’Instituts Goethe, initié en 1957, qui possède le maillage institutionnel le plus fin en France : qu’il s’agisse de proposer des cours, d’organiser des projections ou des expositions d’artistes d’expression allemande, ses huit points d'ancrage constituent le premier relais de la culture germanophone en France.

 

De façon plus générale, la promotion de la culture des pays germanophones peut très bien se faire en contournant la barrière de la langue, notamment grâce à la traduction d’ouvrages germanophones en français. Pour ce qui est du livre, l’allemand est la troisième langue la plus traduite en français, derrière l’anglais et le japonais, avec 677 titres traduits en 2019. Cela prouve que le marché existe et que les Français éprouvent un intérêt pour la littérature allemande, suisse ou autrichienne.

© Hortense de Stabenrath (2020)
© Hortense de Stabenrath (2020)

Une politique de coopération

Ces deux formes de représentation de la culture germanophone, aussi bien physique que mentale, sont le fruit de politiques volontaristes des Etats en matière de  coopération culturelle, en particulier sur ses volets académique, historique et filmique. 

Notre propre université a à cet égard tissé des liens étroits avec ses consoeurs allemandes, en encourageant, par des bourses d’études et des partenariats académiques qui vont croissant, les échanges et quatre cursus intégrés habilités par l’UFA. De même, à l’échelle nationale plus de 4500 jeunes Français ont participé à la seule mobilité Erasmus en Allemagne en 2018. Au plan de la coopération scientifique, des institutions allemandes extra-territoriales de recherche comme l'Institut historique allemand et le Deutsches Forum für Kunstgeschichte, tous deux à Paris, mettent en relation des chercheurs des deux pays.

Cette coopération franco-allemande se décline dans le même temps en art, et plus singulièrement dans le secteur cinématographique. La politique d’exception culturelle française a irrigué la politique européenne en matière de cinéma, de sorte que

les réalisateurs, distributeurs et exploitants bénéficient de subventions octroyées par le CNC à la diffusion et au tournage sur les territoires français et allemands de films co-produits. C’est dans ce cadre réglementaire qu’a été ratifié en 2001 le Traité franco-allemand de Coproduction, porté côté allemand par la German films service, en coopération avec l’institut Goethe, qui a donné le jour à 169 films dont 69 à majorité allemande (à l’image des récents Frantz de François Ozon et Le Jeune Karl Marx de Raoul Peck).

Au-delà du cinéma, de la politique et de la littérature, de nombreux autres secteurs culturels, comme la danse, la peinture, ou la gastronomie, transmettent eux aussi en France l’effervescence culturelle des pays germanophones.

Pour ce faire, nous vous proposons dans l’article suivant nos lieux coups de cœur de la culture allemande à Paris.

 


LB,  ArL, HdS, FR & LBentz

Sources:

- “Librairie allemande : Warum die letzte deutsche Buchhandlung in Paris schließt” de Stefanie Markert, 20/01/2020, Deutschlandfunk Kultur

- “Le secteur du livre. Chiffres clés 2018-2019” sur le site du Ministère de la Culture

- “Sondage : les Français, curieux de leurs voisins allemands”, 15/01/2019, sur le site du consulat allemand en France, allemagneenfrance.diplo.de

- “Les institutions culturelles”, “Les colocalisations franco-allemandes” sur le portail franco-allemand, france/allemagne.fr

- Geiling Hassnaoui, S., “L’Abibac, une interculture”, le 4/12/2019 sur le site de la revue Abibac, revue-abibac.fr 

- Statistique sur les choix de langue au collège :  https://mallettedesparents.education.gouv.fr/parents/ID143/choisir-ses-langues-vivantes