Restituer le patrimoine culturel africain

un premier pas vers la sortie de l’amnésie coloniale européenne

La culture forge l’identité d’un pays et de ses habitant·es. Exproprier une partie de son patrimoine culturel signifie une perte matérielle et immatérielle immense - un processus vécu par de nombreux pays africains depuis la colonisation. En dehors des questions juridiques et pratiques accompagnant la réappropriation, il faut surtout considérer son effet reconstructeur.

« Ainsi nos œuvres d’art ont droit de cité là où nous sommes, dans l’ensemble, interdits de séjour. » C’est en ces termes poignants qu’Aminata Traoré, écrivaine malienne et ancienne ministre de la Culture et du Tourisme, pointait, à l'occasion de l'inauguration du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac en 2006, une contradiction fondamentale. Quatorze ans plus tard, la question de la restitution du patrimoine africain culturel, plus précisément celle des œuvres d’art spoliées depuis l’époque de la colonisation en Afrique, fait enfin l’objet d’un vif débat parmi les responsables des musées et les représentants politiques en Europe. Pourtant, les demandes de restitution faites auprès des ministères responsables et les institutions culturelles concernées ne datent pas 

Penser l’échange et la guérison au niveau global

En France, le Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain, lancé par Emmanuel Macron en 2017 et publié l’année suivante, a attiré l’attention générale sur le débat en cours. Rédigé par l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr et l’historienne d’art française Bénédicte Savoy, ce document porte un regard critique sur l’état actuel des collections européennes et les questions juridiques en jeu. Le « projet de loi relatif à la restitution de biens culturels à la République du Bénin et à la République du Sénégal », approuvé par le Sénat français le 4 novembre 2020, est la première étape d’une politique nouvelle. C’est lors de l’aboutissement des négociations entamées entre la France, le Sénégal et le Bénin en 2017, qu’il a été décidé que 27 œuvres d’art, dont le « Trésor de Béhanzin » et le sabre d’ « El Hadj Omar Tall », qui avaient été pillées par les troupes françaises à la fin du 19e siècle, devaient être rendues à leurs propriétaires légitimes.

Image extraite du court métrage Les statues meurent aussi, 1953, réalisé par Alain Resnais, Chris Marker et Gishlain Cloquet, Présence Africaine Editions et Tadié Cinéma Production.
Image extraite du court métrage Les statues meurent aussi, 1953, réalisé par Alain Resnais, Chris Marker et Gishlain Cloquet, Présence Africaine Editions et Tadié Cinéma Production.

 

 

Le site choisi est déjà un symbole extrêmement problématique : c’est justement dans l’ancien château de la dynastie des Hohenzollern, épicentre du pouvoir de l’Empire allemand, responsable de l’asservissement et du meurtre de milliers de vies humaines, que les commissaires du Humboldt Forum estiment avoir trouvé le lieu idéal pour faire vivre l’esprit postcolonial et postnational de l’Allemagne. Les opposant·es le considèrent comme un lieu d’amnésie coloniale et constatent que trop peu de temps a été consacré à la recherche de provenance lors de la phase de planification. Et ce sont aussi les conditions dans lesquelles les objets d’art ont été apportés en Allemagne qui ne sont pas, selon eux, suffisamment visibles et compréhensibles.

d’aujourd’hui : plusieurs pays africains se prononcent sur ce sujet depuis un demi-siècle et ne sont entendus que maintenant. 80 à 90% de toutes les œuvres d’art africaines sont actuellement conservées dans des musées en dehors du continent africain. Et beaucoup ne sont pas exposées. La demande de restitution, de réévaluation et de remise en question des enjeux socio-économiques et politiques s’avèrent être plus que légitime. Le pillage des objets d’art signifie toujours une expropriation d’un bien unique qui est l’expression de la tradition et de la mémoire collective du pays concerné.

Cette décision officielle appelle toutefois à un nouvel examen détaillé des aspects juridiques, car la restitution des biens culturels pillés ne peut être assurée que par des lois spéciales approuvées par le Parlement. Le droit patrimonial français prévoit en effet que les collections publiques soient soumises au principe d’inaliénabilité et d'insaisissabilité. Le processus de négociations et de débats publics est donc encore à ses débuts. Il constitue néanmoins un pas historique et crucial vers la restitution des biens culturels. Savoy et Sarr constatent dans leur rapport  que « […] le travail de mémoire peut agir comme un opérateur de reconstruction de l’identité des sujets et des communautés. […] un travail de réappropriation et de négociation vis-à-vis de ce passé est nécessaire afin que s’enclenchent une cure et un processus de résilience. » Plus qu’un acte symbolique sur le plan politique, la restitution est donc la condition d’une réappropriation indispensable et salutaire pour l’ensemble des mémoires collectives des pays africains. 

Amnésie coloniale : la controverse autour du Humboldt Forum à Berlin

La France n'est pas le seul pays européen à être empêtré dans des contradictions. A Berlin, la collection du Humboldt Forum, montrée depuis décembre 2020, dans un premier temps en visite virtuelle, se compose de pièces en provenance du Musée ethnologique et du Musée d’art asiatique de Berlin. Les commissaires du Forum se félicitent d’avoir créé un « lieu unique d’expérience et de rencontre (…) un lieu qui unit les différences ». Cependant, le Humboldt Forum montre, à titre d’exemple, que la construction d’un tel musée dans une métropole européenne constitue évidemment une entreprise délicate et complexe – il reste à savoir si ce projet réussit à répondre aux critiques émises par de nombreuses organisations et initiatives actives dans la politique de développement et dans la question du postcolonialisme en Europe. 

 

 

La restitution des œuvres d’art s’avère de plus en plus discutée et controversée – à la lumière du contexte historique, on pourrait se poser la question de savoir quelle est l’importance à accorder à la manière dont ces objets ont été appropriés. Cet argument, souvent avancé par les détracteurs·trices du débat, soulève plusieurs questions : faut-il distinguer les biens culturels « légalement acquis » et ceux « pillés » alors que les pratiques coloniales impliquent toujours une appropriation involontaire et généralement violente de ces objets ? Les dons peuvent-ils être interprétés comme des transferts légitimes et volontaires, compte tenu des circonstances historiques ? 


Pour une prise de conscience approfondie : la restitution est plus qu’une réparation matérielle

L’histoire, la douleur et les pertes derrière ce débat public risquent d’être reléguées au second plan; en Europe, les Etats font  l’effort de prendre leurs distances par rapport à leur propre passé colonial et en même temps, ils veulent garder et exposer dans leurs centres culturels et leurs musées ce patrimoine culturel pillé au prix du sang d’innombrables vies humaines – comment cela s’explique-t-il ? 

Il ne fait aucun doute que la compréhension fondamentale de la culture nationale et de la manière dont elle est rappelée et commémorée aujourd’hui joue un rôle central à cet égard. L’évidence avec laquelle l’art spolié est exposé en Europe est lentement mais sûrement en train de se fissurer. Il est temps aujourd’hui que nous repensions les musées et que nous les concevions comme des lieux de conscience, des lieux de rencontre pour une meilleure compréhension, des lieux de mémoire et de confrontation concrète avec les atrocités du colonialisme européen et les conséquences dont il est responsable. Car il s’agit d’un phénomène beaucoup plus large que la seule domination territoriale immédiate. Le colonialisme a établi l’ordre politique du monde. Pendant longtemps, les musées ethnologiques ont contribué de manière substantielle à façonner la vision coloniale en Europe. Leurs expositions témoignent d’une tradition séculaire d’appropriation qui est inhérente au continent européen. De nos jours, les musées devraient se concentrer encore plus sur leur propre rôle, car c’est ainsi qu’ils signaleraient qu’il existe une volonté réelle de renégocier les relations entre l’Europe et le monde. La restitution du patrimoine culturel africain peut paraître symbolique à l’égard de ces enjeux. Mais cet acte est le signe tangible qu’une réflexion a véritablement commencé et qu’elle donne lieu à des pratiques nouvelles.

 

JB

Pour aller plus loin : 

Sarr, Felwine, Afrotopia, Philippe Rey, 2016

 

Les statues meurent aussi (1953), court métrage réalisé par Alain Resnais, Chris Marker et Ghislain Cloquet

 

« Le musée à l’épreuve du XXIème siécle », séminaire doctoral (du 1er au 3e mars 2021) organisé par Jean-Louis Georget, professeur à la Sorbonne Nouvelle






JB