Netflix : entre avancée démocratique et danger pour la culture

Avec un tarif très abordable, des plateformes comme Netflix permettent un accès à des contenus culturels au plus grand nombre. Si ces entreprises à but lucratif et aux tendances hégémoniques cherchent ainsi à maximiser leurs gains, on peut se demander si elles ne produisent pas au passage un effet de démocratisation culturelle, voire de démocratie culturelle à travers la diversité de leurs castings.

Les minorités mises en avant...

Alors que de nombreuses actrices noires se battent en France pour plus de représentativité dans le monde cinématographique (comme en témoigne l’essai aux allures de manifeste Noire n’est pas mon métier porté par Aïssa Maïga et quinze autres comédiennes), Netflix ne cesse de représenter les minorités, en particulier dans ses programmes originaux. Dans la série Atypical, le personnage principal est atteint d’autisme, quand dans la série Mes premières fois, la protagoniste est d’origine indienne. Au-delà du handicap et des minorités ethniques, la télé-réalité Queer Eye met en avant la communauté LGBTQ+, de la même façon que Ru Paul’s Drag Race montre l’univers des Drag Queen. Netflix permet de découvrir des cultures, des modes de vie qui sont parfois sous nos yeux mais que nous ne remarquons pas. Cette diversité permet à chacun·e de se voir représenté·e à l’écran et reflète les sociétés actuelles dans leur ensemble. Il était temps : il s’agit tout de même d’un enjeu démocratique essentiel à tout point de vue !

 

Golda Rosheuvel (la reine Charlotte) dans « La Chronique des Bridgerton » © LIAM DANIEL/NETFLIX - 2020
Golda Rosheuvel (la reine Charlotte) dans « La Chronique des Bridgerton » © LIAM DANIEL/NETFLIX - 2020

Mais qu’en est-il de la visibilité de ces programmes ? N’oublions pas que les plateformes ne proposent pas les mêmes contenus à tout le monde. Elles fractionnent les publics pour en atteindre le plus possible et utilisent des algorithmes qui proposent à chacun·e des programmes ciblés.

… Et les cultures ?

Pour s’implanter partout, Netflix produit des films et des séries dans le monde entier. Des réalisateurs français, américains, japonais, apportent leur empreinte culturelle et les mœurs de leurs pays tout en nous faisant voyager de la forêt coréenne jusqu’aux restaurants chics parisiens.

 

Toutefois, même si le mode de vie de chaque pays est restitué suffisamment pour ne pas heurter les spectateurs locaux, ces productions sont bien sûr conçues pour être visionnées à l’international. Elles doivent donc correspondre à certains critères. On y retrouve des schémas narratifs similaires, qui sont linéaires, ainsi qu’une ligne esthétique commune.

Des obstacles de localisation

Malgré l’objectif de diffusion de ses programmes à l’international, le catalogue du géant américain n’est pas le même dans tous les pays. Cette « géo-restriction », qui s’appuie sur les adresses IP, obéit à une stratégie de marketing consistant à cibler des marchés mais permet aussi de se plier aux obligations légales de chaque pays. Ainsi, depuis octobre 2018, l’Union européenne impose à Netflix un quota de contenus européens (30%). La plateforme doit également investir 25% de son chiffre d'affaires en France dans des productions françaises et européennes.

Issues de la politique de « l’exception culturelle » et à ce titre garantes de la diversité culturelle, ces restrictions présentent toutefois aussi un frein à la diversité culturelle car l’intérêt économique des plateformes est de proposer dans chaque pays des programmes qui marchent et qui correspondent aux attentes du plus grand nombre plutôt que d’en développer de nouvelles. 

Même en Europe, il y a des différences de catalogue. Ainsi, nous, germanistes, remarquons l’absence dans le catalogue français d’un grand nombre de productions allemandes présentes chez nos ami·es outre-rhin. Il est possible de remplir un formulaire méconnu d’un grand nombre de consommateurs afin de proposer 3 films et séries à rendre disponible. La réponse positive n’est toutefois pas assurée.

L'Odéon (25 novembre 2008) photo de ©️Alexandre Chassignon / Flickr (cc)
L'Odéon (25 novembre 2008) photo de ©️Alexandre Chassignon / Flickr (cc)

Au chaud chez soi

Le catalogue proposé par Netflix est plus diversifié et plus étendu que celui d’un cinéma ou d’un théâtre. Il est composé de séries et de films en tout genre, avec une dizaine de nouveautés presque tous les mois, ce qui rend le choix très varié. Aucun besoin de se déplacer ou encore de se plier à un horaire précis comme au cinéma. Le spectateur peut choisir ce qu’il veut regarder, mettre en pause et arrêter à tout moment. C’est une manière de vivre la culture beaucoup plus confortable que dans les infrastructures traditionnelles, ce qui amène de plus en plus d'adeptes. Cette mutation structurelle des comportements culturels des spectateurs au profit des séries est renforcée par la pandémie de Covid-19 ce qui a permis à Netflix de gagner un grand nombre d’utilisateurs durant l’année 2020.

Néanmoins, les cinéphiles préfèreront des plateformes alternatives comme Mubi et UniversCiné qui proposent bien plus de films d’auteur. On remarque aussi une évolution récente, réponse française et européenne à la course à l’hégémonie de Netflix, avec l'apparition de Salto (plateforme commune de TF1, France Télévision et M6) qui ambitionne de devenir le « Netflix français ».

Deux autres offres, mk2 Curiosity et Henri (plateforme de la Cinémathèque française), ont vu le jour au moment du confinement de mars 2020 et ont un fonctionnement bien à part : gratuites, elles essaient de continuer à fidéliser le public pendant la fermeture des salles de cinéma. Leur but ? Inciter les spectateurs à revenir en salle pour que les cinémas restent des lieux collectifs qui favorisent le développement d’une société.


Un changement de mode de consommation

On peut cependant supposer que, même après la réouverture des salles, la tendance à consommer de façon individuelle à domicile subsistera. D’autant que les attentes ne sont pas les mêmes: les spectateurs n’attendent pas de Netflix des films très élaborés comme le propose le cinéma mais des contenus plus légers comme les comédies romantiques et la téléréalité, avec une prédominance de production états-uniennes. Rares sont les programmes d’origine autres que américaine ou anglaise à l’affiche sur le fil principal. Cela donne un faux semblant au spectateur qui pense avoir un vrai contrôle sur ce qu’il regarde alors qu’en parallèle l’algorithme cache des contenus en proposant des recommandations.

De plus, la plateforme favorise la quantité en mettant en ligne une saison entière plutôt que de se focaliser sur le fond. Le but est de rendre addict l’utilisateur dès son arrivée sur le site et de l’y maintenir le plus longtemps possible. L’utilisation de Netflix a donc une influence sur le comportement du spectateur. Celle-ci les pousse à consommer toujours plus d’épisodes les uns à la suite des autres de manière ininterrompue.

 

Netflix serait-il donc un ogre liberticide qui écrase ses spectateurs comme ses concurrents ? Certainement.

 

Et pourtant, ne reste-t-il pas vecteur de démocratie lorsqu’il impose une avancée importante dans la représentation de la diversité, que les autres acteurs ne pourront pas ignorer ?

 

 

OPN