la culture turque en allemagne

Depuis l’arrivée en Allemagne des premiers Gastarbeiter (travailleurs invités) turcs dans les années 1960, les productions culturelles par les créateur·rices issu·es de cette communauté sont de plus en plus nombreuses dans le paysage culturel allemand. Enjeu majeur de la démocratie culturelle, la participation à la culture des populations issues de l’immigration augmente avec des apports venant de personnes aux profils très variés.

© Fresh Familee - Schiko - 1991
© Fresh Familee - Schiko - 1991

Les films créés par les différent·es créateur·rices sont fortement marqués par leurs expériences personnelles. Ainsi, si le réalisateur Tevfik Başer aborde régulièrement la migration dans ses films des années 1980, les réalisateurs Thomas Arslan et Fatih Akin représentent depuis la fin des années 1990 la vie d’Allemand·es d’origine turque qui, comme eux, ont grandi en Allemagne. Parallèlement, la musique des années 1970 qui connaît du succès dans la communauté turque en Allemagne regroupe de artistes issu·es de cette communauté comme Ozan Ata Canani ou Yüksel Özkasap, et qui chantent avant tout en turc. En 1989 sort Ahmet Gündüz du groupe Fresh Familee, le premier morceau de hip-hop turco-allemand et la création d’artistes ayant grandi en Allemagne.

Comment les productions culturelles de cette communauté ont-elles évolué au cours de la dernière décennie ?

Les productions culturelles contemporaines reflètent le désir d’étendre la conception culturelle de la germanité afin d’inclure les expériences des personnes issues de l’immigration, dont de l’immigration turque. Il s’agit donc de s’éloigner de la notion d’intégration à la culture allemande, et de la dichotomie opposant nécessairement deux positions, à l’intérieur ou à l’extérieur de la culture allemande. Au contraire, de nombreuses et nombreux artistes souhaitent représenter la société allemande dans sa diversité, en abordant des thématiques importantes pour les personnes issues de l’immigration.

Soleen Yusef en tournage. Par © Mitosfilms
Soleen Yusef en tournage. Par © Mitosfilms

C’est dans cette perspective que Shermin Langhoff a créé le concept de théâtre postmigratoire (Postmigrantisches Theater) au Ballhaus Naunynstraße, auquel participent des personnes qui sont marquées par une histoire familiale d’immigration, mais qui n’en ont pas fait l’expérience par elles-mêmes. Pour la chercheuse Naika Foroutan, l’adjectif postmigratoire permet de décrire une société dans laquelle la migration a eu lieu, laissant place à des processus de négociation sociale entre les différentes communautés qui forment cette société. Dans une société postmigratoire, la représentation de la société dans toute sa diversité devient donc un aspect incontournable de la démocratisation culturelle. Le caractère politique de ces processus de négociation n’a pas échappé à Shermin Langhoff, qui a fait de la politique un aspect central des œuvres représentées au théâtre Maxim Gorki de Berlin qu’elle dirige désormais.

 

Langhoff n’est toutefois pas la seule à vouloir aborder la politique, et notamment la politique allemande à travers son art, tout en représentant la migration de façon nuancée, donnant à voir des expériences et parcours différents. Dans une interview accordée au magazine Renk, la réalisatrice allemande d’origine kurde Soleen Yusef décrit ses motivations derrière ses derniers films et séries télévisées. S’il s’agissait pour elle de représenter à l’écran l’importance de la communauté turque pour le rap allemand dans la série Netflix Skylines, son film Haus ohne Dach est « un patchwork de 


plusieurs histoires » comme la sienne et celles de sa famille kurde qui a vécu et vit toujours la guerre. Tout comme Shermin Langhoff, la réalisatrice Soleen Yusef a été fortement marquée par les attentats terroristes commis par le réseau d’extrême-droite NSU (Nationalsozialistischer Untergrund), et a filmé le procès des membres du NSU. Son travail met en avant des personnages en mouvement entre différentes cultures et différents pays. L’Allemagne et la Turquie sont des cadres dans lesquels des identités complexes et nuancées tentent d’exister.

 image extrait de la série Netflix : Skylines, de ©Dennis Schanz, 2019 (DR)
image extrait de la série Netflix : Skylines, de ©Dennis Schanz, 2019 (DR)

Culture établie et réseaux sociaux

Si la place des créateur·rices turques et kurdes dans les productions médiatiques mainstream a augmenté de façon significative depuis le début des années 2000, les trames narratives proposées et les stéréotypes qu’elles entretiennent et véhiculent ne sont pas nouveaux. Plus précisément, c’est l’idée aussi erronée que persistante d’une communauté homogène qui dérange la journaliste Melisa Karakuş, fondatrice du média en ligne Renk susnommé. C’est pourquoi elle a créé ce pure-player dont le nom signifie “couleur” en turc, et qui donne la parole aux People of color, notamment issu·es de la communauté turque. Les thèmes principaux sont la culture et l’art, mais aussi l’antiracisme et le soutien aux communautés LGBTQI+. 

Plus généralement, les réseaux sociaux et les plateformes de streaming en ligne apparus au cours de la dernière décennie sont des outils particulièrement efficaces pour soutenir la démocratie culturelle au sein des communautés issues de l’immigration en Allemagne, et notamment de la communauté d’origine turque dans sa diversité. 

En effet, les plateformes « libres » telles que YouTube, Instagram ou Twitter, et dans une moindre mesure Spotify et Netflix, permettent aux créateur·rices de partager leurs productions directement auprès de leurs publics. En évitant les institutions culturelles que sont les sociétés de production, labels, chaînes de télévision ou de radio et les théâtres, ces artistes touchent une partie de la société allemande qui leur est ouverte et qui apprécie les caractéristiques mêmes qui pourraient représenter un frein dans le monde de la culture plus établi. Si les plateformes et les réseaux sociaux sont aussi l’objet de critiques, l’augmentation rapide de contenus produits par les communautés susnommées atteste de la singularité de ces nouveaux médias dans le paysage culturel contemporain.

 

 

 

 

AGZ