L’accès à la culture en Allemagne

un enjeu démocratique

“Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.” C’est en vertu de ce 27ème article de la Déclaration universelle des droits de l’Homme que les infrastructures culturelles publiques allemandes s’intéressent au public non-visiteur et mènent des recherches dessus.

© Hakim Aït Aïssa, Pourcentage de visite d’infrastructures culturelles publiques dans les pays germanophones, 18.12.2020.
© Hakim Aït Aïssa, Pourcentage de visite d’infrastructures culturelles publiques dans les pays germanophones, 18.12.2020.

 

La culture est perçue comme un processus contribuant à la prospérité d’un système démocratique, et en ce sens, elle doit elle-même l’être. Les musées par exemple ne voient alors pas le public non-visiteur comme un ensemble de personnes ayant décidé de façon voulue de ne pas se rendre à des expositions, mais plutôt comme une catégorie contrainte de renoncer à la culture. Cette contrainte est bien sûr peu démocratique et c’est pour cela que les infrastructures publiques ciblent surtout ce public non-visiteur dans ses recherches. D’après une centaine d’études quantitatives dans les pays germanophones, le public se divise en trois catégories de la sorte:

Notons pour cela que le public occasionnel est défini comme celui qui se rend à des événements culturels entre une fois par an et une fois par mois. 

 

Comment peut-on alors expliquer cette très grande part de public non-visiteur ?

Berlin est un exemple particulier mais intéressant à étudier. La culture est en Allemagne une prérogative des Etats fédérés, mais Berlin, tout comme Hambourg et Brême est une ville-état dotée de son propre gouvernement. Elle a donc un pouvoir de décision direct sur elle-même. La ville offre une multitude de possibilités et l’accès à la culture y est une telle préoccupation qu’un institut se propose d’en étudier l’état actuel de façon statistique et de proposer des solutions en conséquence : l’Institut de recherches sur l’accès à la culture (Institut für kulturelle Teilnahmeforschung). Selon lui, 93% des Berlinois.e.s sondé.e.s se sont rendu.e.s à un événement culturel (au sens large) dans les douze derniers mois. 

Lorsque l’on s’intéresse aux sept pourcent restants, trois grandes causes expliquent la réponse négative : l’argent, la proximité, et l’intérêt. 

Un des grands débats à Berlin autour de l’accès à la culture concerne le prix d’entrée des  musées. En effet, contrairement à Paris qui offre un accès gratuit à ses musées nationaux pour la jeunesse, tous les musées berlinois sont payants à l'exception du Humboldtforum qui a déjà commencé à ouvrir ses portes en ligne le 17 décembre 2020. Klaus Lederer, sénateur (équivalent berlinois du ministre) chargé de la culture à Berlin, pense certes que la gratuité de ces offres est un but auquel on doit tendre, mais il se heurte aux réalités économiques. Les personnes pouvant se permettre d’assister à des opéras par exemple devraient aussi contribuer financièrement à leur maintien, dit-il. Il serait donc uniquement prêt à élargir à court ou moyen terme les systèmes de réductions déjà en place, mais pas à instaurer une gratuité totale.


Pour ce qui est de l’éloignement, certains quartiers périphériques de la ville, qui s’étend sur près de 900 km², déplorent un manque d’infrastructures de proximité. Klaus Lederer en est conscient et il estime que les bibliothèques municipales devraient avoir la possibilité d’organiser plus d’événements. Cela créerait une offre culturelle qui n’est pas soumise à la construction de nouveaux bâtiments. Enfin, l’association KulturLeben Berlin e.V. offre à l’échelle de ses moyens la possibilité à des Berlinois.e.s souffrant de handicaps de prendre part à cette offre culturelle en réservant plusieurs places dans plusieurs infrastructures. En effet, l’alternative déjà existante est d’aller en groupe à ces spectacles, mais cela ne contente pas les envies de tout le monde. L’association propose ainsi environ 2700 places chez plus de 350 partenaires par mois, et cela en offrant également la place pour une personne accompagnatrice. Les bénéficiaires ont donc le choix du spectacle qui leur plaît, ce qui accroît bien sûr leur intérêt. Le dispositif a déjà permis à 62% de ses bénéficiaires de prendre plus souvent part à des événements culturels. 

Le fédéralisme allemand entre ici en jeu. Le graphique suivant montre la dépense publique pour la culture de chaque Etat fédéré en 2017 par habitant :

© Statistische Ämter des Bundes und der Länder, Öffentliche Ausgaben für Kultur je Einwohnerin und Einwohner 2017 vorl. Ist nach Ländern, 12.2020.
© Statistische Ämter des Bundes und der Länder, Öffentliche Ausgaben für Kultur je Einwohnerin und Einwohner 2017 vorl. Ist nach Ländern, 12.2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Trois des quatre premiers états fédérés qui investissent le plus dans la culture sont des villes-états. Quant au premier, la Saxe, il a été restructuré administrativement en 2008 afin de transférer beaucoup de prérogatives de l'État aux arrondissements (sous-division des États). Ce n’est pas un hasard que ces états-là arrivent en tête. Ces résultats sont en réalité corrélés au degré de communalisation des états. Le degré de communalisation désigne la part de dépenses publiques d’un état fédéré prise au niveau de la commune. Un transfert de compétences vers les échelons plus bas de l’administration ou l’organisation en petites entités comme les villes-état explique donc une plus grande dépense publique par habitant, dans notre cas dans le domaine de la culture.

 

HAA

Sources