Lycée international Honoré-de-Balzac : plurilinguisme et éducation


La rédaction d’Asnières-à-Censier s’est rendue les 16 et 19 mars et le 12 avril 2019 à la Cité scolaire Honoré-de-Balzac dans le xviie arrondissement de Paris. La question de la coexistence des langues au quotidien nous a conduit.e.s vers cet établissement qui est le seul à proposer à Paris intra muros une option internationale au bac (OIB) en allemand. Nous avions l’intention de rencontrer et d’interviewer le Proviseur, Christian Giraud, sur le plurilinguisme dans son établissement. Le contact pris fin février avec madame Florence Poitevineau, qui est à la fois la secrétaire du proviseur et la responsable des sections internationales, s’est avéré fructueux et chaleureux : une journée portes ouvertes était prévue le 16 mars pour que les parents et les enfants puissent visiter la cité scolaire et effectuer les démarches nécessaires en vue d’une scolarité à Balzac pour la rentrée 2019. Nous y avons été invités. Cette visite sera suivie d’un entretien avec madame Poitevineau le 19 mars, puis avec monsieur Giraud le 12 avril suivant.


La journée Portes Ouvertes du 16 mars 2019

Nous étions quatre ce matin-là (CLR, SV, NM et FR) à découvrir la Cité scolaire Honoré-de-Balzac avec les enfants et leurs parents dans une ambiance joyeuse et aussi, nous en apprendrons vite la raison, un peu inquiète. Dès leur arrivée, les visiteur.euse.s sont pris.e.s en charge par des élèves qui leur font découvrir l’établissement. Le proviseur, monsieur Christian Giraud ouvre ensuite la journée. Sur l’écran, la Cité scolaire impressionne avec ses 5,5 hectares, ses 31000 mètres carrés, avec son collège et son lycée, de 900 élèves chacun. A côté des sections générales, dont certaines sont bilangues, des quatre sections technologiques, de la section audiovisuelle, les six sections internationales, d’arabe, allemand, anglais, espagnol, italien et portugais sont bien sûr l’originalité de l’établissement.

 C’est pour les sections internationales que la plupart des parents et enfants sont venu.e.s. Car pour y entrer, il faudra franchir plusieurs étapes : déposer , sauf pour les habitant.e.s du quartier, un dossier de dérogation à la carte scolaire auprès de l’établissement d’origine – avec Balzac en premier choix – , déposer le 31 mars au plus tard un dossier d’admission au collège ou au lycée Balzac et, enfin, réussir les tests écrits, qui ont lieu les 7 et 9 mai, et les épreuves orales. Les délais sont donc serrés. Des questions fusent. On y répond que toutes les précisions seront données dans les classes des sections. 

 

Et de fait, les choses s’y précisent. Pour avoir un regard d‘ensemble, nous nous sommes répartis entre les classes d’anglais, d’allemand, d’arabe et d’italien et d’espagnol.

La première chose qui frappe, c’est que, sauf pour l’arabe, la réunion se tient dans la langue de la section. En effet, les sections internationales s’adressent à des enfants bilingues de naissance. « Kinder müssen zweisprachig sein » indique-t-on en section allemande. Les tests permettront de vérifier cette aptitude, le rectorat affectant les places en fonction du rang de réussite. Les professeur.e.s conseillent de nouveau aux parents d’indiquer Balzac comme premier choix dans le dossier de dérogation, car les demandes, environ 45 en sixième chaque année, excèdent les places, limitées à 25 par classe ; en outre, on recrute essentiellement en sixième et en troisième, les effectifs des autres classes se reconduisant d’une année à l’autre.

Des livres dans la langue de la section circulent dans la classe, les professeurs expliquent qu’on recherche la perfection dans la langue « Perfektion in der Sprache » en section allemande. Il y a quatre heures de littérature et deux d’histoire-géographie dans la langue de la section au collège, le reste est en français, le nombre d’heures de langue et littérature passant à six au lycée.

 

Parents et enfants se détendent. Le tableau peu à peu se précise : certes, le passage de l’école primaire au collège Balzac n’est pas facile, les conditions d’entrée sont rigoureuses, et la scolarité exigeante, mais à la fin, l’enfant bénéficiera d’une « Option Internationale au Baccalauréat » valable aussi bien en France que dans le pays de la section. La présentation s’achève sur le contenu qui va des formes classiques à d’autres plus créatives, comme le projet de théâtre réalisé en parallèle par toutes les sections. La section d’allemand a eu la palme cette année avec la mise en scène du Petit chaperon rouge.



Tout sur les sections internationales avec Mme Poitevineau, le 19 mars 2019

L’histoire des sections internationales commence pendant l’année scolaire 1988-1989 avec l'ouverture de la section espagnole. Au collège Berthier, également situé dans le xviie arrondissement, il en existait déjà une, créée sous l’impulsion de l’ambassade d’Espagne. Son initiative a été la bienvenue à Balzac. Un lycée international : voici ce qui manquait à la ville de Paris. À l’époque, la grande référence était celui de Saint-Germain-en-Laye, qui accueillait depuis 1951 les enfants des personnels de l’OTAN. La section allemande a ouvert à la rentrée suivante. Puis ce fut le tour de la section anglaise, des sections portugaises et arabes ensuite. La section italienne est la plus récente.

Les profils des élèves sont très différents selon les sections. Chez les germanophones, les hispanophones, et les italophones, on rencontre surtout des binationaux, parfois scolarisés dans des structures bilingues dès l’école primaire. Ces trois premières sections entretiennent des liens forts avec les ambassades concernées. Ils sont certes nécessaires pour la reconnaissance et la validation du diplôme, mais pas seulement : l’ambassade d’Espagne a par exemple aidé le lycée à maintenir son niveau de recrutement il y a une vingtaine d’années.

S’il y a de nombreux.ses ancien.ne.s expatrié.e.s dans la section anglaise, les binationaux.ales et les enfants de familles anglophones restent majoritaires. Britanniques, Américain.e.s, Sudafricain.e.s… C’est la plus diversifiée des sections de Balzac.

 

Parmi les arabophones, on trouve beaucoup de familles musulmanes et au profil franco-arabes. Il y a déjà eu des lycéen.ne.s réfugié.e.s aussi. Dans cette section, l’enjeu de la langue est double, puisque la plupart des élèves connaissent l’arabe dialectal et pratiquent l’arabe littéraire en classe. L’ambassade de référence est celle du Maroc – dont le drapeau est hissé dans la cour de l’établissement, à côtés des drapeaux de l’Allemagne, de l’Espagne, de l’Italie, du Portugal et du Royaume-Uni.

Le contingent lusophone est majoritairement constitué de jeunes issu.e.s de familles portugaises, même s’il comprend régulièrement des Brésilien.ne.s et des Cap-Verdien.ne.s.

Pour réussir une telle scolarité à tiroir, le patrimoine linguistique ne suffit pas. En fait, le cursus en section internationale n’est pas tant un cursus bilingue qu’un cursus biculturel. Cette connaissance d’une deuxième culture, les professeur.e.s essaient de la déceler dès les concours d’admission. Et pour cause : certaines épreuves de l’OIB avoisinent le niveau licence ! Chaque section est donc un échantillon de melting-pot, mais les lycéens n’en ont pas toujours conscience. « Ils sont nés comme ça », nous concède madame Poitevineau, « c’est leur culture », avant d'ajouter que « parfois les gens ne savent pas trop à quelle culture ils appartiennent ». En somme, ce bilinguisme est fondateur de leur identité.

Pourtant, beaucoup de parents s’enquièrent de l’enseignement de l’anglais dans l’établissement, souhaitant que leurs enfants commencent leur LV2 le plus tôt possible. On voit donc que malgré ce biculturalisme, invisible pour certain.e.s, l’intérêt pour les langues est bien là.

Que deviennent les Balzacien.ne.s après le baccalauréat ? Fort de leur expérience plurilingue, certain.e.s intègrent des universités britanniques, américaines ou allemandes.

 

Pour renforcer la cohésion entre les six sections, des activités communes sont organisées. La dernière en date est une série de mises en scène du Petit Chaperon rouge. Six sections, six interprétations différentes : un résultat très enthousiasmant ! Avec un tel projet, la sphère internationale de Balzac passe d'une évolution en communauté plurilingue, c'est-à-dire un monde où ne sont utilisées que les langues que chacun connaît, à un fonctionnement multilingue, où la variété linguistique est plus grande, et où l'on ne maîtrise pas nécessairement la langue de l'autre.



Le point de vue de M. le Proviseur, le 12 avril 2019

M. Giraud : mieux trouver sa voie en écoutant des voix. 

 

 

 

Monsieur Giraud est le proviseur de la cité scolaire Balzac depuis août 2018. Mais avant de s'attaquer au plurilinguisme balzacien, M. Giraud a eu l'occasion de se confronter à plusieurs langages. Sa carrière commence par la transmission du langage mathématique, en tant que professeur. Puis, en 1992, il s'accoutume aux expressions normandes grâce à son premier poste au Havre en tant que chef d'établissement. C'est en février 2015, après avoir parcouru de nombreux établissements, que M. Giraud quitte la grisaille parisienne pour apprécier le soleil d'une île avec une grande diversité plurilingue : Mayotte.


Mayotte est un département français et donc une Académie depuis 2011. Auparavant, l'île était la plus pauvre des quatre qui forment l’archipel des Comores. Avec la départementalisation, les rapports se sont inversés. Mayotte est devenue la plus grande maternité de l'Europe et les besoins scolaires se font de plus en plus ressentir. D'ailleurs, un collège est construit tous les ans et un lycée voit le jour tous les deux ans . 

 

Aussi, si l'unité politique voulue par la départementalisation est compliquée, l'unité langagière l'est encore davantage. Elle serait même néfaste à la culture et insensée. 

A Mayotte, deux dialectes sont principalement parlés mais non reconnus et non écrits : l'un malgache ( le Kiboushi) et l'autre comorien (le shimaoré). Leur reconnaissance par la France aurait posé des problèmes diplomatiques avec les Comores. D'ailleurs, l'ONU n'a pas reconnu la départementalisation et l'état comorien lui-même ne reconnaît pas Mayotte comme étant française. Ainsi le français, même si elle est la langue officielle, n'est en réalité qu'une langue secondaire et M. Giraud nous fait comprendre les difficultés qu'engendrent cette départementalisation. Une fois encore, la culture et la politique s'entremêlent. 

 

Aussi pour faire face à cette grande richesse langagière, M. Giraud nous explique qu'elle a été l'expérience des cours en « sifflet » en classe de maternelle, puisque les enfants sont confrontés dès leur plus jeune âge à ce problème de plurilinguisme et de multilinguisme. La salle de classe devient un vrai espace au service des langues. L’enseignant, s’il ne parle pas lui-même mahorais, est accompagné d’un autre

enseignant parlant mahorais, les deux travaillant en binôme. Pour arriver à ce résultat, un travail a été fait sur la question de l’accompagnement avec des linguistes, un professeur d’université et une association. 

 

L'important est alors d'éduquer l'oreille. M. Giraud insiste sur la primauté donnée à l’oral : le mahorais est riche, mais la gamme de ses sons n’est pas la même qu’en français, si bien que des locuteurs mahorais peuvent ne pas entendre le français et des locuteurs français ne pas entendre le mahorais. Ainsi, « Plus on parle de langues, mieux on parle la sienne » et c'est dans cette philosophie que s'inscrit l'éducation donnée dans les sections internationales de Balzac. 

 

 

Nous avons aussi soumis à M. Giraud la fameuse citation de Barbara Cassin : « Il faut au moins deux langues pour savoir qu'on en parle une. » Bien que non linguiste, M. Giraud a cependant l’expérience de Mayotte. Ce qui est important, explique-t-il, c’est que les populations apprennent à se connaître et à se comprendre. Une langue égale une domination, ce qui traduit une situation plutôt économique qu’humaine. L’économie prend alors le pas sur le vivre ensemble et sur tout le reste. M. Giraud prend aussi l’exemple du chinois : c’est la langue la plus parlée dans le monde, mais il y a peu de lycées qui la proposent. Au Havre, par exemple, se trouve le plus grand port d’accueil des marchandises importées de Chine dans l’UE, mais combien de gens y parlent chinois ? Si l’on se refuse à la prééminence d’une langue sur les autres, ajoute-t-il, il faut apprendre les langues et améliorer leur apprentissage en privilégiant l’oral. Cela signifie qu’il faut passer d’une situation où l’élève est « en position frontale », se contentant d’écouter et de recevoir, comme dans le Mythe de la caverne, à celle où il apprend dans l’échange oral.