La Grande Interview : Barbara Cassin, le plurilinguisme en philosophie


Barbara Cassin est philosophe et philologue, helléniste et germaniste. Médaille d’or du CNRS en 2018, elle est élue à l’Académie française la même année. Ses travaux sont traversés par des problématiques liées au plurilinguisme, du projet du Vocabulaire européen de la philosophie – Dictionnaire des intraduisibles, qu’elle a dirigé, à son livre La Nostalgie, qui retrace des histoires de langues et d’exils, en passant par son exposition Après Babel, qu’elle a elle-même commenté dans les audioguides. Après avoir travaillé sur plusieurs de ses œuvres au premier semestre, nous l’avons contactée afin de lui poser quelques questions sur le plurilinguisme.

 

Nous lui avons soumis un article de 2007 de Christian Tremblay, président de l’Observatoire européen du plurilinguisme, dans lequel il opère une distinction d’une clarté et d’une rigueur peu usuelles entre ce concept et celui de « multilinguisme », et dont nous reproduisons ici une citation clé : « Alors que “plurilingue” désigne la personne qui parle (à divers niveaux de compétences) plusieurs langues, une société est dite “multilingue”, à la fois lorsqu’il y a connaissance par les individus de plusieurs langues et lorsqu’il y a simple coexistence de plusieurs langues dans cette société. »[Lien] L’article adopte une position critique vis-à-vis des pratiques européennes en la matière.

 

Nous lui avons demandé son avis sur le sujet à la lumière de cette réflexion et de celle de Jürgen Trabant dans son ouvrage Globalesisch oder was? (C. H. Beck, 2014) A notre grande surprise vu toutes ses activités, et pour notre plus grand plaisir, elle a accepté de prendre de son temps pour nous répondre. Voici ce qu’elle nous a confié : pour ce numéro de la revue Asnières-à-Censier, nous travaillons sur le thème du plurilinguisme. Parmi les références sur lesquelles nous travaillons figurent notamment un article de Christian Tremblay, et le livre de Jürgen Trabant. Nous aimerions vous interroger d’abord sur ces deux points de vue, avant d’en venir plus précisément à vos travaux, que nous avons abordés dans une perspective de germanistes, conformément à notre formation.

 

 A la lecture de vos œuvres, notamment du Dictionnaire des intraduisibles ou de Philosopher en langues, le plurilinguisme apparaît comme un enjeu majeur de votre réflexion. Alors qu’une langue commune de communication appauvrirait les autres langues et les reléguerait au statut de langues vernaculaires, vous défendez la pluralité et l’égalité des langues. Partagez-vous la distinction faite par Christian Tremblay entre « plurilinguisme » et « multilinguisme » ? Y ajouteriez-vous quelque chose ? En donneriez-vous une définition différente d’un point de vue philosophique ou politique ?

 

Oui, la distinction entre plurilinguisme et multilinguisme explicitée par Christian Tremblay me paraît tout à fait juste, dans sa définition comme dans ses implications. La confusion ne cesse de perdurer dans les instances européennes par exemple, même si la conscience de la différence entre les termes et surtout celle du dommage politique entraîné par leur confusion se sont faits de plus en plus vifs – l'article que vous citez est déjà bien ancien !

Sans doute avons-nous tous contribué à cette prise de conscience, à commencer par Umberto Eco (« La langue de l'Europe, c'est la traduction »), Heinz Wismann et Pierre de la Combe, Christian Tremblay, Jürgen Trabant et bien d'autres, dont les interprètes et les traducteurs eux-mêmes au sein de la commission européenne, chacun singulièrement dans son travail quotidien et non en tant que département ou service. Je me souviens d'avoir été applaudie par les cages de verre quand j'avais présenté une charge contre le Globish, en tant qu'« expert à haut niveau » (comme on dit en franglais) dans la Commission Figel créée en 2006 « pour donner un nouvel élan au multilinguisme », alors même que ma demande d'aide pour le Vocabulaire européen des philosophies, Dictionnaire des intraduisibles s'était vu opposer la réponse : « Nous n'aidons que la traduction assistée par ordinateur ». Où l'on voit que la distinction entre plurilinguisme et multilinguisme n'était pas stabilisée, et que sous le terme de « multilinguisme », on valorisait de fait, quand on était Jan Figel, le plurilinguisme.

 

Christian Tremblay dit aussi que « Le concept de multilinguisme est un concept ambigu que l'on retrouve avec son ambiguïté dans tous les débats européens à propos de la question européenne des langues. » Comment l’Europe peut-elle se donner les moyens, selon vous, de devenir une société véritablement plurilingue, et non un simple espace de cohabitation de différentes langues ?

 

Le vrai moyen selon moi pour que l'Europe devienne un espace plurilingue est de valoriser la traduction. Jusque et y compris dans les programmes scolaires et dans ce qu'on appelle dans le jargon européen lifelong learning. J'avais pour cette raison proposé un observatoire de la traduction par exemple (un observatoire de plus...), et surtout demandé que l'on favorise les éditions bilingues, texte original et traduction – ce que j'ai toujours tenté de faire dans ma carrière d'éditrice : faire flairer l'autre langue, même à qui ne la connaît pas, et donner les moyens de comprendre, par un glossaire par exemple, ce qui est « autre » dans la sémantique comme dans la syntaxe. Je l'ai fait personnellement pour le grec ancien notamment, quelque difficile que soit réputé le texte (ainsi du Poème de Parménide, du Traité du non-être de Gorgias ou de la Métaphysique d'Aristote), et bien sûr avec le Dictionnaire des intraduisibles : il faut entrer dans ce savoir-faire avec les différences qu'est la traduction. Cela me paraît un geste politique essentiel, et je fais de la traduction le nouveau paradigme des sciences humaines.

 

 

 

Comment définiriez-vous votre rapport à la langue allemande et à l'Allemagne de votre génération (par rapport à la génération actuelle) ? Au cours de notre séminaire sur vos travaux, il nous est apparu que nombre de figures tutélaires de votre formation sont allemandes (Heidegger, comme figure plutôt négative, et Heinz Wismann pour la méthode philologique), est-ce aussi votre sentiment ? Pourquoi ces figures précisément ? Par ailleurs, la langue allemande semble occuper une place particulièrement importante dans le Dictionnaire – c’est l'une des langues les plus représentées, avec le plus d'entrées. Peut-on dire que les rapports philosophiques entre le français et l’allemand sont au cœur du Dictionnaire comme on a pu dire que le moteur franco-allemand était au cœur de l'Europe ?

 

Je suis philosophe. C'est un monde fabriqué et balisé par des penseurs qui sont dès l'origine – mais ce mot est lui-même suspect – grecs d'abord puis, souvent, allemands. Heidegger, de fait, noue l'origine de la philosophie à la Grèce et son histoire à l'Allemagne, en enracinant à chaque fois la langue dans le peuple et, très précisément, dans la race : la langue grecque, dit-il en 1930, « philosophait elle-même en tant que langue et configuration de langue », et cela vaut de « toute langue authentique » selon un degré qui se mesure « à la profondeur et à la puissance de l'existence d'un peuple et d'une race qui parle la langue et existe en elle ». Or, conclut-il, « ce caractère de profondeur et de créativité philosophique de la langue grecque, nous ne le retrouvons que dans notre langue allemande ». La messe philosophico-pensante est dite !

 

 

Pour ma part, j'ai fabriqué le Dictionnaire des intraduisibles justement pour prévenir deux dangers qui me semblent encore menacer l'Europe. Le premier, c'est le Globish, lié à la folie évaluative et nivelante d'un monde européen d'experts. Le second, c'est celui que j'appelle après Jean-Pierre Lefebvre le « nationalisme ontologique », dont la citation de Heidegger est l'évident témoignage. Une partie de mon travail a consisté à lutter contre cette hiérarchie des langues et des peuples, qui fait que l'allemand serait plus grec encore que le grec. Donc, travailler d'autres symptômes de différences des langues que celles qui travaillent le grec et l'allemand : comprendre que Mind ou Aimer ou Saudade ou Sobornost ou Leggiadria sont des termes philosophiquement intéressants et notables – un panthéon et pas une église, comme dit Humboldt. On trouve à l'évidence dans notre Dictionnaire beaucoup de mots grecs et beaucoup de mots allemands, vecteurs de ces deux traditions philosophiques majeures, mais à mes yeux son plus grand intérêt est de faire place à d'autres vecteurs et d'autres singularités. Quant au français, c'est d'abord une langue philosophique entre autres, mais c'est aussi la métalangue du dictionnaire lui-même, ce pourquoi il est nécessairement omniprésent. Sans doute faut-il alors se demander en quoi ce dictionnaire est-il français, lié à la French Theory si l'on veut – post-derridien, deleuzien et même lacanien... C'est ce qui rend si passionnantes ses traductions, c'est -à-dire ses réinventions dans d'autres langues et d'autres cultures, une dizaine aujourd'hui. Où l'on voit en tout cas que le moteur franco-allemand, s'il est au cœur de l'Europe, n'est pas, et loin de là, au cœur du Dictionnaire.

 

Il n’y a pas de projet de traduction du Dictionnaire vers l’allemand exposé dans Philosopher en langues. Existe-t-il aujourd'hui un tel projet ? Si oui, comment cela se passe-t-il ? Et si non, pourquoi ?

 

Non, il n'y a pas aujourd'hui de projet de traduction en allemand, seulement des velléités, et encore. Je vois au moins deux causes à cela. La première, c'est que le monde éditorial allemand a déjà un dictionnaire énorme et passionnant, le Ritter, qui draine les forces et les fonds. Sa perspective, peut-être faut-il dire son horizon, n'est pas la même : il est gadamérien d'inspiration, donc encore très heideggérien – on y fait une place à l'italien de la Renaissance, au français de Descartes, à l'anglais de l'utilitarisme ou du pragmatisme, etc., mais il ne s'agit pas de comparer les réseaux et les dispositifs syntaxico-sémantiques : il s'agit de l'histoire historiale de la philosophie, et le savoir-faire avec les différences n'est pas son propos ; cependant il occupe largement le terrain.

La seconde raison est que l'Allemagne entre Heidegger et Francfort-Habermas n'en a pas besoin ou croit n'en avoir pas besoin, et que je n'ai pas rencontré quelqu'un qui aujourd'hui ait le temps, l'énergie et le désir de se consacrer à cette réinvention dans sa langue. Chaque traduction du Dictionnaire est dirigée par une personnalité qui a une intention pour sa langue et sa cultures philosophiques, que j'ai à chaque fois détaillée dans mon Eloge de la traduction (ouvrage lui-même non traduit en allemand). Aucune intention de ce genre ne s'est faite jour dans l'Allemagne d'aujourd'hui, d'ailleurs très anglo-saxonisée. Il ne serait pas inintéressant pourtant, y compris politiquement, de soustraire la différence des langues à l'historialité étymologisante et racialiste de Heidegger comme au consensus éthico-analytique et supra-linguistique de Habermas...

 

Propos recueillis par TY