Biographies langagières : plurilinguisme et histoire individuelle

Dialecte, langue scolaire, langue officielle, langue non-transmise : la manière dont un individu est lié à une langue prend mille et une formes. Une Sprachbiografie, ou autobiographie langagière, est un exercice auquel se prêtent les plus grand.e.s écrivain.e.s – au nombre desquel.le.s Hannah Arendt et Elias Canetti.

Le projet « Le plurilinguisme au quotidien », conduit par Sarah Neelsen au premier semestre, a été l’occasion d’aborder le plurilinguisme dans une perspective autobiographique. Cet exercice est un moyen d’examiner son rapport aux langues : par un souvenir, par un sentiment, par une anecdote familiale… L’enfance est un moment-clef de l’autobiographie : classique. En tant que période de découverte des langues, la biographie langagière n’échappe pas à la règle. En définitive, nous avons tous une histoire plurilingue.

 


Le bagage de l'histoire : taïwanais, chinois et japonais

Je suis née à l’année où deux Allemagnes venaient d’être réunies, tout juste. C’est environ 50 ans après que le Japon a rendu Taïwan à la Chine, plus précisément à la République de Chine qu’on appelle à l’époque. C'était avant que le parti communiste n’ait pris le pouvoir.

Ma maman, environ 40 ans plus vieille que moi, a toujours vécu à Taïwan et à cette époque où les cultures asiatiques se mélangent à cause de la Guerre. À l’arrivée des Chinois démocrates évacués par les communistes, le dialecte taïwanais devenait un tabou au profit de la langue chinoise traditionnelle et afin d’assimiler le peuple taïwanais. Les années 1950 et 1960 sont l’époque du totalitarisme du gouvernement, le dialecte taïwanais a été totalement interdit dans la sphère publique.

Quand j’étais toute petite, ma maman m’a dit qu’elle devait payer une amende à 50 centimes de yen taïwanais si on parlait cette langue et se faisait attraper par les policiers. 50 centimes de yen taïwanais, c’était équivalent d’un gros bol de nouilles chinoises chaud et délicieux, à partager avec les frères et sœurs issus de la famille pauvre.

« Alors c’est notre langue maternelle, tu dois savoir le parler », m’exigeait-elle. Elle a toujours cette haine contre les Chinois démocrates et une nostalgie envers l’époque de colonisation japonaise. Comme la radio a été importée par les Japonais, il n’y avait pas de mot équivalent en taïwanais. Alors ce vocabulaire ラジオ a continué à être employé par nous, les colonisés.

À l’école, j’apprenais le chinois et l’anglais. Mais je suis partie en France après mes études universitaires. J'ai ainsi abouti un tout nouvel apprentissage des langues (français et allemand).

 

TY

 

 

„Biede ohne Schnabs!“

Meine Mutter war 19, als sie mit meinem Vater Belgacem nach Deutschland kam. Mein Vater arbeitete als Dreher für Volkswagen in Schichtarbeit und hatte eine 3-Zimmer-Wohnung im Untergeschoss eines Mehrfamilienhauses in Kassel. Er war also von Montag bis Freitag 12 Stunden täglich auf der Arbeit und musste manchmal auch am Wochenende einige Schichten schieben. Meine Mutter war also seit ihrem ersten Tag in Deutschland die meiste Zeit alleine zuhause. Für einen Familienmenschen, wie sie es war, nur sehr schwer zu ertragen.

Nach genau einem Jahr hatte sie dann ihr erstes Kind. Sie pflegte einige wenige Bekanntschaften mit anderen tunesischen Frauen, deren Männer ebenfalls für Volkswagen arbeiteten. Diese Bekanntschaften waren für sie sehr wichtig, denn im Alltag war meine Mutter auf sich selbst gestellt und die deutsche Sprache und das deutsche Leben waren ihr absolut fremd. Die Frauen unterhielten sich über Kinder, Einkauf, Arztbesuche und über ihre Männer und hier und da fiel auch mal ein deutsches Wort. Das erste Wort, dass meine Mutter nach „Duttschland“ gelernt hatte, war „Arbeit“, mit einem gerollten „r“. Denn ihr Mann war immer auf der „Arbeit“. Es kamen dann schnell Nahrungsmittel hinzu, die für meine Mutter etwas Besonderes waren, da sie sie in Tunesien so noch nicht kannte: „Bruttschen“, also Brötchen, „Gidschäbt“, Ketchup und „Bärlina Kuchne“, Berliner Pfannkuchen.

Als meine Mutter 30 wurde, hat sich ihr Traum erfüllt: Mit meiner Geburt erreichte sie ihr Ziel einer 6-köpfigen Familie. Zwischen der Geburt meines Bruders, das dritte Kind, und mir, hatte sie zwei Fehlgeburten, dementsprechend kam ich relativ spät zu der Familie hinzu. Ich verbrachte also meine ersten Jahre sehr eng mit meiner Mutter zusammen, denn meine Geschwister gingen alle schon auf die Schule und mein Vater musste nach wie vor für Volkswagen hart arbeiten. Er war also nur selten präsent. Meine Geschwister sprachen mit mir Deutsch und meine Mutter Tunesisch mit einigen deutschen Begriffen. Als Kind konnte ich aber die Sprachen nicht voneinander unterscheiden und lernte einfach von allen um mich herum, aber vor allem von meiner Mutter, die mich zu all ihren Einkäufen und Arztbesuchen mitnahm.

Mit 5 Jahren durfte ich schon meine ersten gesellschaftlichen Erfahrungen mit Deutschen machen. Relativ früh, verglichen zu meinen Geschwistern, denn niemand von uns besuchte den Kindergarten, sowas gab es in Tunesien nicht und Kinder wurden bis zum Schulalter zuhause erzogen. Meine Geschwister lernten die Deutschen also erst in der Schule richtig kennen. Mir gab aber meine Mutter etwas mehr Vertrauen, in dem sie mich beim Bäcker immer selbst sprechen ließ, während sir stolz danebenstand. Ich bestellte also brav "Berlin Kuchen", "Bruttschen" und durfte mir manchmal auch etwas selbst aussuchen, aber ich sollte immer dazusagen : "Beide ohne Schnabs", denn wir waren Muslime und natürlich auch noch Kinder. Ein "Kuchen" mit "Schnaps" war also Tabu.

HBO 

 



Éllef

Mes grands-parents ont pour langue maternelle le lothrìnger platt, ou lothringisches Rheinfränkisch en allemand, ou francique rhénan de Lorraine en français. Ils tenaient à ce que j'apprenne l'allemand, une langue très proche de la leur…

En francique lorrain, les nombres se disent èins, zwei, drèi, vìer, fünf, sécks, siwwe, acht, nien, zéhn, éllef.

 

J'ai commencé à apprendre l’allemand à huit ans, ce qui pour mon grand-père était déjà bien tard pour une telle entreprise. Agacé que je ne sois toujours pas germanophone à cet âge, il se résolut à m’apprendre l’allemand lui-même. C’est ainsi qu’il m’enseigna les jours, les mois et les nombres. Celui qui venait après dix se prononçait « euleuf », ce que, du haut de mes huit ans, je rapprochai immédiatement du français « œuf ». Peut-être que « onze œufs » se disait « euleuf œufs » ? La sonorité des autres nombres était sans saveur, seul celui qui se tenait entre dix et douze m’inspirait un mot connu, et me faisait rire. Je dus réapprendre les nombres trois mois plus tard, cette fois-ci dans une salle de classe et devant un professeur, monsieur Benjamin, c’est-à-dire dans un vrai cours d’allemand. Selon ce professeur, on disait en allemand « acht, neun, zehn, elf ». Les « eu » du « euleuf » avaient disparu, et il me fut impossible de rétablir la vérité : « onze » se disait « elf ». Monsieur Benjamin ne répondit pas à mon objection, pas plus que les autres élèves, lorsque, pendant la récréation, je tentai de les convaincre que « onze » se disait en allemand « éllef ». Impossible de les rallier à ma cause, mais qu’importe, pour moi, « onze » serait « éllef ». Cette décision n’est pas le fruit de la naïveté d’un enfant de huit ans : s’il est une langue qu’un homme maîtrise parfaitement, c’est sa langue maternelle, n’est-ce pas ? Pour cette raison, il me parut bien plus rationnel de croire mon grand-père. Je n’ai par la suite plus jamais entendu parler d’« éllef », et me suis résignée à croire mes professeurs lorsqu’ils m’avançaient que « onze » devait être traduit par « elf ». Dans les dictionnaires et dans les manuels, la variante grand-paternelle était intouvable, si bien que je finis par l’oublier, l’ayant définitivement remplacée par « elf ».

Il n’y a que dans un manuel de platt qu’il exista de nouveau, précédé d’un « zéhn », et même suivit d’un « zwöllef ». Mon grand-père ne s’était pas trompé, lorsqu’il m’avait soutenu que « onze » se disait « éllef », pas plus que monsieur Benjamin qui y avait opposé un « elf » : la réponse à ce malentendu, c’était le platt, mais l’enfant de huit ans n’avait jamais entendu parler du platt, il ne connaissait que l’allemand.

Voici sans doute une des grandes difficultés que connaissent ceux qui parlent une langue dialectale : ils pensent maîtriser la langue de culture officielle aussi. Certes ils la lisent et l’entendent, mais la parler est un tout autre problème. Le francique lorrain possède un atout, celui d’être très proche de l’allemand standard. Il suffit donc pour se faire comprendre des locuteurs allemands, et mon grand-père n’avait pas fait de différence entre « elf » et « élléf » car il n’en avait jamais eu besoin.

SZV

 

 


Und plötzlich war das Wort da

Ich muss ziemlich früh in mir, dem kleinen Franzosen, die Existenz einer anderen Sprache, und zwar der deutschen, empfunden haben. Dessen war ich mir aber kaum bewusst, bis ein Ereignis mich daran erinnerte.

Es war im Gymnasium während des Deutschunterrichts. Ich war in der achten oder neunten Klasse und ungefähr vierzehn Jahre alt. Ich sehe noch die Szene. Ich saß in der zweiten Reihe unseres seit der sechsten Klasse dem Deutschunterricht gewidmeten Klassenzimmers. Immer am gleichen Platz im Zentrum, dem Studienrat fast gegenüber. Ich mochte diesen kleinen Raum – wir waren nicht mehr als fünfzehn Schüler – und ich denke immer mit Zärtlichkeit daran.

Auf einmal fragte der Studienrat: „Was braucht man unbedingt in einem Auto, damit es funktionniert? ». Sofort, ohne darüber nachzudenken, reagierte ich und sagte: „Einen Motor!“ Sobald ich diese Worte ausgeprochen hatte, wurde ich vom Deustchlehrer grob angebrüllt: „Natürlich hat ein Wagen einen Motor, sonst wäre er keiner! So eine dumme Antwort“. Ich war über diese brutale Ansprache sehr schockiert, doch bevor ich mich besonnen hatte, sagte ich im Nu: „Benzin.“ Der Lehrer war verblüfft, da wir das Wort noch nicht gelernt hatten, und weil er es uns in dieser Lektion lehren wollte. Noch erstaunter war ich, weil ich selbst nicht wusste, dass ich das Wort kannte. Es war aus meinem Kopf unmittelbar hinausgesprungen. Der Lehrer, der mich  nicht gern hatte, dachte sicher, dass es ein Wort war, das ich zu Hause im Mund meiner Mutter, die Deutschlehrerin war, also einer Kollegin von ihm, gehört hatte. Immerhin ließ er mich von nun an in Ruhe, obwohl ich nie akzeptierte, seinen für mich schlechten Akzent zu übernehmen.

Ich war von dieser Erfahrung sehr beeindruckt. Wenn ich darüber nachdenke, war es das erste Mal, dass ich wahrnahm, dass ich von der deutschen Sprache in mir einen Teil hatte, der schon da und nicht zu lernen war. Woher das kam? Das ist eine andere Geschichte.

FR

„For God's sake, people, das ist doch nicht so schwierig, quand même !“

Ou quand le plurilinguisme s‘emmêle les pinceaux.

Il y a quelques temps, je rentrais tranquillement chez moi, quand j’ai reçu un appel de ma voisine. Rien de bien inhabituel, me direz-vous. Ma voisine, appelons-la Olga, est une adorable petite vieille dame un peu à l’ouest, qui a une obsession dans la vie : pouvoir garer sa petite voiture devant chez elle afin de pouvoir en faire sortir petits-enfants, courses et chien sans devoir courir partout. Pour ce faire, il faut que mon père gare la sienne devant notre portail, où personne n’ose se mettre, laissant un espace tout juste suffisant entre le lampadaire et son véhicule pour qu’Olga puisse se faufiler avec le sien. Olga est donc souvent à l’affut pour voir si la place va être libre ou pas. Sauf qu’Olga et mon papa ne sont pas de grands communicants, ce qui mène le plus souvent au scénario suivant : Olga m’appelle pour me demander de dire à mon géniteur de déplacer son tas de ferraille à l’endroit idoine.

J’avoue que, ledit scénario se répétant régulièrement, je m’agace parfois de ce rôle de hibou messager qu’on me refile. Cette fois, il m’est venu spontanément en tête cette phrase : “For God's sake, people, das ist doch nicht so schwierig, quand même ! » Et là, je me suis arrêtée net, un peu assommée par ce mélange linguistique incongru concocté par mon cerveau polyglotte. Il m’arrive souvent désormais de passer sans y penser d’une langue à l’autre, notamment avec deux amies qui parlent elles aussi couramment mes trois langues. Parfois, c’est quand même un peu déconcertant ! Il faut dire qu’étant née en France, puis ayant passé une partie décisive de mon enfance avec une nanny anglophone, pour ensuite apprendre l’allemand de manière intensive à l’école, avant de travailler en Allemagne et en Ecosse, j’ai déjà un sacré bagage multilingue dans ma vie. Ajoutez à cela des loisirs culturels souvent en anglais ou en allemand et une carrière professionnelle débutante (traduction, enseignement, recherche) où ces trois langues jouent un rôle capital, et il semble bien que je soie condamnée à passer pour une bêcheuse trilingue pour le restant de mes jours. Bizarrement, je le vis bien.

 

ALO