Épicentre des mouvements étudiants

Le vendredi 08 novembre 2019, un étudiant tente de se suicider devant le bâtiment du Crous à Lyon pour dénoncer ses difficultés financières. Son histoire pourrait sembler unique et extrême, mais en effet, l’histoire nous apprend le contraire : depuis toujours les étudiants se sont engagés pour défendre leurs droits. 

 

Le Quartier Latin a toujours été particulièrement touché par les mouvements étudiants. L’année 1968 est probablement un des premiers évènements qui nous viennent à l’esprit en pensant aux mouvements étudiants à Paris. Mais avant ces événements sans précédent, le Quartier Latin a déjà vécu d’autres manifestations étudiantes. Des mouvements qui sont beaucoup moins glorieux que ceux de l’année 1968 et qui jettent une ombre sur l’histoire de l’engagement politique du Quartier Latin.           

Intéressons-nous alors aux intérêts politiques des étudiants à travers les dernières décennies pour comprendre ce qui a occupé la jeune génération à l’époque et la nôtre aujourd’hui. 

La période sombre des mouvements étudiants au Quartier Latin  

   

En ayant l’esprit libre et ouvert des étudiants d’aujourd’hui en tête, il peut paraitre étrange que le Quartier Latin ait longtemps été hanté par une forte domination de la droite dans les manifestations de rue. Les années 1930 jouèrent un rôle sombre dans l’histoire des mouvements étudiants parisiens. Le nationalisme, la violence et la xénophobie étaient monnaie courant à cette époque, bien que la France fusse le premier pays qui déclara « liberté, égalité, fraternité » pour tous les hommes.         

Tout commença avec le coup de force du 6 février 1934 quand des milliers d’étudiants, soutenus par l’UNEF (Union nationale des étudiants de France), manifestèrent, pour lutter contre l’exercice des métiers de médecine par les étrangers.  L’UNEF déclara qu’il s’agissait de se défendre contre les étrangers « nous apportant les méthodes d’une civilisation bien moins policée que la nôtre, [venant] nous corrompre, nous diviser et bientôt nous réduire à la déchéance et à l’esclavage ».         

À l’occasion de la commémoration de ce coup de force, un an plus tard, le mouvement xénophobe et antisémite le plus important de la période éclata. Le 29 janvier 1935, l’Action française (groupe politique d’extrême droite) appelle à une grève contre les « métèques » ; des slogans comme « La France aux Français » ou « Les métèques à la porte » gagnèrent la rue, la violence hanta le quartier : des étudiants étrangers blessés et l’équipement des associations étudiantes de la droite avec des cannes plombées, des matraques télescopiques, des armes à feu ou des coup-de-poing américains devinrent quotidien. Des étudiants de gauche protestèrent, mais en vain – le Quartier Latin fut complètement sous contrôle de l’Action française ainsi que des Phalanges universitaire de Jeunes patriotes.  

Et la réaction de l’État ?  

     

Le vote d’une loi durcit les dispositions de la loi Armbruster, i.e. l’exigence totale de la nationalité français (obtenu au moins 5 ans avant son diplôme) pour pouvoir exercer la médecine en public. La droite gagna, la proportion d’étudiants étrangers chuta. Cette grève fut vite suivie par l’affaire Gaston Jèze. Jèze, professeur de droit public, défendit l’Éthiopie contre l’agression mussolinienne devant le Conseil de la Société des nations le 5 septembre 1935. À la suite de cette prise de position, il lui fut impossible de reprendre son enseignement le 14 novembre 1935 : un chahut violent aux cris de « Jèze démission » empêcha toute reprise de cours et le doyen de la faculté suspendit l’enseignement jusqu’à nouvel ordre. Ces troubles se reproduisirent à la rentrée en janvier 1936. Accusé par l’Action française et les Phalanges d’avoir critiqué le gouvernement français, de s’être mis au service d’un État étranger et de créer en Europe un risque de guerre, Jèze fut obligé de s’incliner. Donc un nouveau succès pour les étudiants de droite.     

 

C’est en février 1936, après l’agression contre Léon Blum, que la dissolution des organisations d’Action français et d’autres ligues fut conclue par l’État. 

Mais cette décision ne mit guère fin à l’influence de la droite. Les associations de gauche devinrent plus fortes, le Front universitaire antifasciste fut fondé au Quartier Latin et l’UNEF s’orienta vers des thèmes plus sociaux. Cependant, la capacité de mobilisation de la droite continuait encore jusqu’à 1939. Son siège principal subsistait sous un autre nom, les journaux furent conservés et le succès aux élections étudiantes des partis de droite de l’année 1937 fut remarquable.

Finalement, en 1939 les mouvements sociaux semblèrent regagner leur place dans l’éventail politique. Le Parti social français de la Rocque fut fondu – mais ce n’est qu’un demi succès. Comment pourrait-on parler d’un changement profond si ce nouveau parti est le successeur d’une ancienne ligue (Croix de feu du colonel de la Rocque) ? De plus, la guerre marqua le paysage politique en alimentant les divisions de la gauche et les compagnes des nationalistes.

Bouleversement pendant les années 1960        

  

Le grand bouleversement de l’orientation des mouvements étudiants au Quartier Latin se produisit seulement pendant les années 1960 : dès lors très gauches, radicaux et sans précèdent, ils entrèrent dans l’histoire comme les mouvements étudiants les plus efficaces du siècle. Le déclencheur vint de l’université de Nanterre, mais la Sorbonne joua également un rôle majeur dans les événements bouleversants de 1967-68. La question qui se pose alors : Qu’est-ce qui créa cette cohésion de toute une génération, qui fut capable de changer le système social ? 

 

C’est avant tout la croissance perpétuelle d’un état d’agitation, causée par un système qui n’était plus adapté ni aux besoins des étudiants, ni à ceux de l’État. Quant à l’État, un changement de l’ancien système était des plus souhaitables : pour garantir le bon fonctionnement de l’économie, il était crucial d’améliorer la qualification de la jeunesse. Les étudiants, de leur côté, prônaient le changement pour améliorer les conditions générales de leurs études. La solution proposée par l’État entra aussitôt en vigueur : la réforme Fouchet (1963). 

 

Alors qu’elle fut adoptée pour résoudre le dilemme de l’État en dépensant le moins d’argent possible, les étudiants y virent une réforme capitaliste aggravant la sélection sociale. Il ne s’agissait donc plus de lutter contre une seule réforme, mais de se battre contre une société hiérarchique et capitaliste. Un combat qui franchissait les frontières et était grandement influencé par le contexte international. Ce fut avant tout la guerre du Vietnam qui émut une grande partie de la jeunesse des années 60. Des manifestations de solidarité aux Vietnamiens débutèrent à la Sorbonne, dans le Quartier Latin, centre de tout mouvement, et le 21 février 1968, le quartier se vit entièrement occupé par les manifestants.     

 

Pour montrer leur solidarité aux Vietnamiens, le boulevard Saint Michel fût rebaptisé « boulevard du Vietnam héroïque » et le drapeau américain brûla devant la fontaine Saint Michel, signe évident du rejet de l’escalade militaire américaine au Vietnam. Mais l’attentat contre le socialiste Rudi Dutschke à Berlin eut aussi ses effets. Les heurts avec la police devinrent vifs au Quartier Latin quand les étudiants parisiens soutinrent les Berlinois.

La politique, comme le monde entier, fût surpris par les événements et ne réagît que tard quand le mouvement fût déjà à son paroxysme. Personne n’aurait pu penser qu’ils produisirent un tel effet. Dans le but de réconcilier la jeunesse avec la République, le gouvernement fit entrer en vigueur un certain nombre de réforme– et la société se transforma lentement dans le même temps.            

Les mouvements d’aujourd’hui – toujours les mêmes problèmes ?   

 

Aujourd’hui l’aspiration aux réformes est encore significative. Mais comment s’y prendre ? Qui est responsable de quoi ? Après deux ans de négociations, le gouvernement de Sarkozy s’engagea dans une voie sans issue. La plupart des présidents des universités s’opposaient aux réformes en 2008. Cinq ans d’études sans expériences pratiques pour devenir prof ne paraissaient quand même pas très utiles.

 

D’après la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), de nombreux étudiants firent la grève dans les différentes universités de février jusqu’à avril en 2009. Le président Nicolas Sarkozy avait promis un soutien financier ainsi que plus d’autonomie pour les universités. Selon lui, les universités devaient élire leur président et faire leurs propres choix des cours qu’ils dispensent. Cette réforme prévoyait une administration restreinte mais limitait les droits de cogestion des étudiants. 

 

Peu après, une réforme du baccalauréat fut annoncée. Par conséquent, des manifestations des lycéens et des étudiants s´élevèrent contre l'augmentation des frais d'inscription à l’université pour les étudiants non européens en 2018. Le campus de Censier fut bloqué le mardi 04 décembre 2018. Selon le post Twitter de la Sorbonne Nouvelle, « une nouvelle fois, un groupe d’individus a pénétré de force sur le campus de Censier ». Suite à l’échec de la réforme de 2017 et du système APB, la loi relative à l’orientation et la réussite des étudiants (ORE) entra en vigueur et fut concrétisée. Cette réforme concerna entre autres l’accès à l’université et donna vie à la plateforme Parcoursup qui faisait partie de nombreuses discussions et critiques.    

 

Quelques chiffres 

 

Bien que le coût de la vie des étudiants ait globalement baissé depuis 2009, il ne cesse d’augmenter. Selon Le Monde, son évolution était de 2,89% en 2019 d’après une statistique de l’UNEF. Tandis que 23% des étudiants considèrent avoir des difficultés financières, seulement 712.166 sur 2,7 millions d’étudiants (selon l’Institut national de la statistique et des études économiques) touchèrent une bourse sur critères sociaux comme par exemple les APL. 

En 2017, presque 40% des étudiants reçurent une ou plusieurs aides financières directe. Ce chiffre connut une baisse entre 2005 et 2007 avec moins de 30%, tout comme en 2016 avec 35,4% d’étudiants bénéficiant d’une aide financière. Néanmoins, le cout de la vie augmente pour tous et le financement de la vie s’aggrave de plus en plus. Le rapport de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE), publié le 18 août, constate une croissance des loyers d’en moyenne 3,4%. Le coût de la rentrée 2019 : 2.285 euros par étudiant. 

 

Il est aujourd’hui très difficile, voire impossible, de travailler en même temps que faire des études. Pour beaucoup d’étudiants leur travail est nécessaire pour vivre, c’est pourquoi plus que 45% des étudiants travaillent tout de même pendant la période scolaire. Il est évident qu’ils risquent ainsi l’échec aux examens.

Ce n’est pas donné à tous les étudiants d’avoir un fort soutien financier de la part de leurs parents. Le coût de la vie augmente, les études demandent de plus en plus de travail et la charge devient lourde. Pendant que des étudiants sont assis par terre à Censier dans des amphithéâtres surchargés, des universités en périphérie n’ont pas assez d’étudiants. La différence de qualité entre les formations aggrave la situation. Les grandes écoles restent dans la plupart des cas un privilège pour certains, tandis que d’autres diplômes sont peu valorisés par les grandes entreprises.

Il faut réformer le système. Mais comment s’y prendre ? 

 

kas et und 


Altwegg, Jürg: Die Regierung befürchtet eine Revolte, dans : FAZ  [https://www.faz.net/aktuell/feuilleton/forschung-und-lehre/universitaetsreform-in-frankreich-die-regierung-befuerchtet-eine-revolte-1782891.html] Dernière consultation: 18.11.19.
Dreyfus-Armand, GenevièveD'un mouvement étudiant à l'autre: la Sorbonne à la veille du 3 mais 1968, dans: Matériaux pour l'histoire de notre temps, n°11-13, 1988, pp. 136-147. 

Les Décodeurs : Précarité : près de 20 % des étudiants vivent en dessous du seuil de pauvreté, dans : Le monde [https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/11/14/precarite-pres-de-20-des-etudiants-vivent-en-dessous-du-seuil-de-pauvrete_6019163_4355770.html] Dernière consultation : 18.11.19.

Monchablon, AlainLes années front populaire des étudiants de Paris, dans: Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n°133, 2017, pp.27-37. 

V.G. avec APF : Paris : les sites universitaires de Tolbiac et Censier perturbés par des blocages, dans : Le parisien [http://www.leparisien.fr/societe/paris-les-sites-universitaires-de-tolbiac-et-censier-perturbes-par-des-blocages-04-12-2018-7960758.php] Dernière consultation : 18.11.19.