Munich, "Stadt der Bewegung"

     Si Munich est aujourd’hui célébrée pour sa richesse culturelle et sa fête de la bière, la ville a aussi connu des années sombres . Dès 1919, elle voit naître le DAP, ancêtre du NSDAP – le parti national-socialiste dirigé par Hitler. Pendant plus d’une décennie, ses brasseries ouvrent leurs portes aux divers meetings du parti, dirigé à l’époque par Anton Drexler, un politique bavarois nationaliste et antisémite. A la naissance officielle du NSDAP en 1920, Munich est élue siège du parti, et un an plus tard, Hitler en devient le président. Commencent alors les préparatifs d’un putsch visant à renverser la République de Weimar. Ce plan se concrétise en novembre 1923 lorsque les membres du NSDAP se rassemblent au « Bürgerbräukeller », une auberge munichoise. Le 10 novembre 1923, le NSDAP, mené par Hitler, tente une prise de pouvoir de la Bavière, mais le putsch, aujourd’hui baptisé « putsch de la brasserie » ou « putsch de Munich », échoue. Hitler et ses partisans sont incarcérés pendant plusieurs mois, et le NSDAP est interdit. Deux ans plus tard, cependant, une fois les peines de ses dirigeants purgées, le parti parvient à s’imposer à nouveau sur le plan politique, et Hitler gagne en popularité. Après son accession au pouvoir en 1933, Munich et sa place Royale (Königsplatz) accueillent non seulement les plus grands défilés nazis mais aussi les sièges clé du parti : le bâtiment du Führer (der Führerbau), le bâtiment administratif du NSDAP (der Verwaltungsbau der NSDAP) et la Maison brune (das Braune Haus), quartier général du parti nazi. En 1937, l’exposition consacrée à « l’art dégénéré » (die « entartete Kunst »), symbole de l’idéologie hitlérienne, ouvre ses portes. Là, les nazis présentent des œuvres principalement expressionnistes et surréalistes – Picasso, Nolde, Kokoschka, etc. – comme des productions d’artistes bolchéviques et juifs. Avant comme pendant le Troisième Reich, Munich a donc non seulement vu la naissance du NSDAP, mais elle a aussi été un point central du régime nazi. Elle en garde encore aujourd’hui les séquelles.

 

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Le Zentralinstitut für Kunstgeschichte

     Dans le cadre d’une visite guidée organisée par le centre d’histoire de l’art de l’université de Munich, nous découvrons le passé de ce bâtiment construit entre 1934 et 1935 par Ludwig von Troost (1878-1934), l’un des architectes officiels du régime national-socialiste et tout particulièrement de la ville de Munich dont il dessine le quartier général local du NSDAP. Ludwig von Troost est mort en 1934, et c’est pour cette raison qu’Albert Speer (1905-1981) devient à l’âge de 28 ans l’architecte officiel du régime en charge de construire Germania et le Reichsparteitagsgelände à Nuremberg. L’actuel centre d’histoire de l’art correspond à l’ancien bâtiment administratif du NSDAP (Verwaltungsgebäude). Ce bâtiment fait partie du projet d’agrandissement du quartier Maxvorstadt dans la continuité de la Königsplatz construite par Leo von Klenze sous le règne de Ludwig I entre 1848 et 1867. A l’époque, von Klenze avait construit la Königsplatz avec les propylées au centre, la Glyptothek et la collection antique de part et d’autre.

     Le projet de style néo-classique de Paul Ludwig Troost s’inscrit dans la continuité des constructions de von Klenze, se voulant l’héritier de cet architecte ainsi que de l’architecture grecque. Face à la Königsplatz dont le revêtement est remplacé par des dalles pour en faire un espace dédié aux défilés et événements officiels (l’autodafé le 7 mai 1933 y aura lieu), deux bâtiments symétriques sont construits : le Führerbau (aujourd’hui l’école de musique) et le bâtiment de l’administration du NSDAP (l’actuel institut d’histoire de l’art). L’un était prévu pour la mise en scène du régime et d’Adolf Hitler, même si celui-ci n’y séjourna guère puisqu’il fut plus souvent à Berlin ; l’autre contenait notamment l’ensemble des cartes des membres du parti (aujourd’hui aux archives) dans des armoires en métal encore conservées au sous-sol.

 

     En face de chacun de ces bâtiments se trouvaient les Ehrentempel, 2 mausolées à la mémoire des «martyrs» (Blutzeuge) du putsch de novembre 1923 qui furent en partie détruits par les Alliés en 1947 sur décision du président américain Eisenhower. Seuls les socles ont été conservés et classés : ils sont aujourd’hui partiellement recouverts par la végétation. Les mausolées à la mémoire des putschistes furent inaugurés le 9 novembre 1935 : huit cercueils sont déposés dans chaque temple.

     Derrière le Führerbau se trouvait le Braunes Haus, actuel centre de documentation sur le national-socialisme ouvert en mai 2015 et dirigé par Winfried Nerdinger. D’autres bâtiments ont quant à eux étaient « achetés » par les nazis afin de les intégrer au projet de quartier du NSDAP, à l’image de la maison du beau-père de Thomas Mann, Alfred Pringsheim, qui fut détruite pour construire le Verwaltungsgebäude.

 

     Le Führerbau et le Verwaltungsgebäude présentent exactement le même plan et la même symétrie : on y trouve deux entrées, une salle pour les réunions et un extrême luxe dans les matériaux choisis, et ce tout particulièrement dans le Führerbau, qui était prévu pour des réceptions en présence d’Hitler (marbre et bois très coûteux par exemple). Le hall central de chaque bâtiment bénéficie d’un éclairage zénithal avec un plafond en verre doté d’un système mécanique pour éviter l’extrême chaleur en été et l’accumulation de trop de neige en hiver. L’ancienne salle de réunion du Verwaltungsgebäude est aujourd’hui la bibliothèque de l’institut : elle occupe deux étages, a des piliers lambrissés, et rappelle particulièrement l’intérieur d’un bateau de luxe (mode très appréciée dans l’architecture moderne des années 1920 et 1930). Cette bibliothèque est aujourd’hui la 5e plus grande bibliothèque d’histoire de l’art en Europe, avec une spécialisation en art français. La salle de réunion du Führerbau est aujourd’hui la salle de concert de l’école de musique. C’est dans ce bâtiment que furent signés les accords de Munich en septembre 1938. Si le projet d’urbanisme du quartier s’inscrit dans une tradition néo‐classique, l’ensemble des bâtiments a été construit avec des techniques très modernes, et à grands frais. Chaque bâtiment possédait son chauffage, sa climatisation, et un système de canalisation en dessous des bâtiments.

     Après-guerre, la ville de Munich étant détruite à plus de 80%, les Alliés décident de s’installer dans les bâtiments du NSDAP autour de la Königsplatz puisque ceux-ci ont été moins endommagés. Le Braunes Haus est détruit, mais les autres bâtiments ne peuvent l’être puisque cela détruirait également les systèmes de chauffage et de distribution de l’eau qui était rare pour l’époque. Le Führerbau devient ainsi entre 1948 et 1957 l’Amerika-Haus, lieu de promotion de la culture, alors que le bâtiment administratif devient le CCP (Central collecting point) du sud de l’Allemagne entre 1945 et 1949. L’autre CCP était situé à Wiesbaden. Ces collecting points avaient pour but de rassembler les œuvres et les objets spoliés afin de les lister, déterminer leurs provenances et les rendre si possible : si de très nombreux tableaux l’ont été, il reste encore notamment de très nombreux objets d’art décoratifs très difficiles à identifier et à restituer. Le site Lostart.de liste les œuvres spoliées dont la provenance est encore actuellement peu documentée. Les sous-sols reliant le Führerbau et le Verwaltungsgebäude étaient connus par les habitants de Munich après-guerre, et il semblerait que certains s’y soient introduits pour voler notamment certaines œuvres issues de la collection privée d’Adolphe Schloss, spoliée par les Nazis en 1943 et alors entreposée au CCP. Des soldats américains sont alors postés au sous-sol pour monter la garde et certains de ses murs en témoignent, puisqu’on y voit des graffitis d’époque.

 

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Le NS-Dokumentationszentrum

     Si Munich est aujourd’hui célébrée pour sa richesse culturelle et sa fête de la bière, il fut un temps où la ville connut des années sombres. Dès 1919, Munich voit naître le DAP, ancêtre du NSDAP – le parti national-socialiste dirigé par Hitler. Pendant plus d’une décennie, ses brasseries ouvrent leurs portes aux divers meetings du parti. Après l’accession d’Hitler au pouvoir en 1933, Munich et sa place Royale (Königsplatz) accueillent non seulement les plus grands défilés nazis mais aussi les sièges clé du parti : le bâtiment du Führer (der Führerbau), le bâtiment administratif du NSDAP (der Verwaltungsbau der NSDAP) et la Maison brune (Braunes Haus), quartier général du parti nazi. Si les deux premiers bâtiments ont aujourd’hui été réaménagés en une université et un institut d’art, la Maison brune, elle, a été complètement détruite par les bombardements alliés. Le terrain fut laissé vacant pendant des décennies, puis un projet de musée fut élaboré à partir des années 1990, mais c’est seulement le 30 avril 2015, à l’endroit-même où se tenait la Maison brune, que le centre de documentation sur l’histoire du national-socialisme de Munich (NS-Dokumentationszentrum München) fut inauguré.

 

     Lieu de mémoire et d’enseignement, ce centre de documentation s’intéresse au rôle de Munich comme siège du national-socialisme et cherche à répondre à la question « Pourquoi Munich ? ». Le bâtiment, à l’architecture moderne, est une sorte d’immense cube en béton blanc doté d’immenses fenêtres et d’une façade asymétrique. Peu esthétique, l’édifice ne cherche pas à être beau, mais à faire contraste avec les monuments néo-classiques aux alentours. A l’intérieur, le centre de documentation est divisé en cinq étages, dont quatre sont consacrés aux expositions.

 

     A la suite de l’interview de Winfried Nerdinger, directeur du centre, nous rejoignons notre guide. La visite dure deux heures mais ne permet pas de visiter l’ensemble du bâtiment. Nous ne ferons que le troisième et le quatrième étage. Nous commençons par le quatrième étage – qui marque en réalité le début de l’exposition –, consacré à l’origine et à la montée du mouvement nazi à Munich. A peine arrivés, notre guide nous informe que le but de l’exposition n’est pas de générer de l’empathie car «cela n’est pas bon pour la pédagogie». En effet, l’exposition ne cherche pas à émouvoir. Le sol, les murs et les tables sont blancs, gris, ou noirs, ce qui rend l’atmosphère neutre, voire un peu froide. Les textes affichés se contentent de raconter et d’expliquer, sans prendre aucun parti.

 

     Notre guide nous présente d’abord les supports utilisés pour l’exposition : des photographies, des documents, des textes, ainsi que des images, des graphiques et des films projetés successivement sur les murs. Il nous demande ensuite de nous approcher de trois panneaux rétroéclairés. Ceux-ci sont consacrés aux années 1918 et 1919 et à Kurt Eisner, homme politique socialiste ayant participé au renversement de la monarchie en Bavière. A la suite de son assassinat ainsi que de celui de plusieurs autres politiques, la Bavière devient une République des Conseils (Räterepublik) dirigée par les communistes. Cependant, ce nouveau régime ne satisfait ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, et la Bavière, particulièrement sa capitale, Munich, connaît une montée de l’extrême-droite. C’est dans ce climat qu’apparaissent Hitler et, quelques années plus tard, le parti nazi, qui ne tarde pas à propager l’idée que les Juifs, les Bolchéviques, et les communistes cherchent à anéantir l’Allemagne.

 

     Pour plus d’informations, notre guide nous invite à lire chacun de notre côté les informations réparties sur la table rétroéclairée. Là, l’histoire de la Républiques des Conseils ainsi que celle du NSDAP sont expliquées, documents et photographies à l’appui. Une dizaine de minutes plus tard, il reprend sa présentation et nous parle de la création du parti nazi, appelé à l’origine DAP, le parti ouvrier allemand (Deutsche Arbeiterpartei). Nous nous rassemblons autour d’un des murs où est inscrit le programme en vingt-cinq points (Das 25-Punkte-Programm) qui présente le programme politique du DAP – et bientôt celui du NSDAP. Déjà, on peut lire la haine de la communauté juive et de la presse dans certains points : « Nous exigeons la lutte légale contre le mensonge politique conscient et sa propagation par la presse » et « Pour être citoyen, il faut être de sang allemand, la confession importe peu. Aucun Juif ne peut donc être citoyen ».

 

     Par la fenêtre, notre guide nous montre la rue jusqu’à place Royale (Königsplatz) où a eu lieu la tentative de putsch d’Hitler en 1923. Il nous montre ensuite un graphique affichant que le parti nazi a recueillis aux élections législatives au fil des ans. Il attire notre attention sur les années 1930 et 1932 : en seulement deux ans, le NSDAP est passé de 19,3% à 37,4% des voix. Cette montée massive de l’extrême-droite s’explique par la situation précaire des habitants : sur douze millions de Munichois actifs à l’époque, six millions étaient au chômage.

 

     Nous descendons ensuite au troisième étage, consacré à la population munichoise sous le national-socialisme. L’exposition débute avec la prise de pouvoir des nazis en Bavière le 9 mars 1933. A côté du texte est affichée une photo datant du 10 mars 1933 – soit vingt-quatre heures seulement après la prise de pouvoir. On peut y voir Michael Siegel, un avocat munichois juif, pieds nus, conduit par des nazis jusqu’à la gare centrale, et tenant une pancarte autour du cou. Sur cette pancarte est écrit « Je ne me plaindrai plus jamais de la police » («Ich werde mich nie mehr bei der Polizei beschweren»). Notre guide nous informe que cette photo, qui a fait grand bruit dans les pays occidentaux à l’époque, est en réalité retouchée. Le véritable message inscrit sur la pancarte est « Je suis Juif mais je ne me plaindrai plus jamais de la police » (« Ich bin Jude aber ich werde mich nie mehr bei der Polizei beschweren ») et annonce le début des persécutions contre les Juifs.

 

     Un peu plus loin dans l’exposition, deux vidéos d’époque sont projetées successivement. La première montre l’exposition sur « l’art dégénéré »("entartete Kunst") inaugurée à Munich en 1937. On y voit une foule de visiteurs regroupés autour d’œuvres expressionnistes et dadaïstes, et le commentaire moqueur « Ils ont eu quatre ans [pour faire cela] ». La deuxième vidéo est un extrait d’un défilé inspiré des soldats de l’Antiquité, du gothique médiéval et de la campagne de Saxe. Le message est clair : de cet art et de ces valeureux soldats, nous sommes les successeurs. Une autre démonstration de la propagande nazie se trouve quelques pas plus loin, dans une autre vidéo. Le reportage d’époque montre des milliers de nazis descendant la place Royale (Königsplatz) jusqu’à la place de l’Odéon (Odeonsplatz). Parmi les citoyens rassemblés autour des troupes, Hitler vient saluer une jeune fille, qui se met à pleurer à chaudes larmes sous l’émotion. Ce culte de la personnalité du Führer, totalement grotesque, ferait presque rire s’il n’était pas aussi effrayant.

 

     Nous terminons la visite avec la mise en place de la persécution de la population juive. Sur un pan entier du couloir blanc, des décrets nazis anti-juifs sont notés : « Les cinémas, les théâtres, les opéras et les concerts sont interdits aux Juifs » (décret du 12 novembre 1938), « La totalité des camps de concentration sur le territoire du Reich doivent être vidés de leurs Juifs, la totalité des Juifs sera transférée dans le camp de concentration d’Auschwitz » (décret du 2 octobre 1942)... A partir de mai 1941, les Munichois juifs n’auront plus la possibilité de fuir la ville et seront automatiquement déportés en Pologne ou en Biélorussie. C’est le début des camps d’extermination.

 

     La visite terminée, nous remercions notre guide et partons visiter chacun de notre côté les étages que nous n’avons pas pu explorer avec lui. Au premier étage se trouve une exposition temporaire sur la persécution des Sinti et des Roms à Munich. Contrairement à l’exposition permanente, les textes allemands ne disposent pas d’une traduction anglaise. Certains d’entre nous descendent au sous-sol visiter le Learning Forum (Lernforum). Destiné à la recherche et à l’information, le forum dispose de bornes interactives déchiffrant notamment le processus de construction de l’idéologie nazie, ainsi que d’une bibliothèque qui regorge d’ouvrages papiers et numériques. Les livres sont disponibles à l’emprunt pour qui s’intéresse à l’histoire du national-socialisme à Munich.

 

     A 19h, heure de fermeture, nous quittons le centre de documentation. Face à l’entrée du bâtiment, au loin, se tient la place Royale, sur laquelle chacun porte maintenant un regard différent. Munich est une ville qui concilie culture, traditions bavaroises et festivités, certes, mais elle est – ou plutôt fut – aussi le berceau d’une des plus grandes tragédies de l’Histoire. Et c’est justement dans cela que réside l’intérêt et le but du centre de documentation sur l’histoire du national-socialisme : préserver la mémoire, faire en sorte de ne pas oublier, car, comme l’affirma Primo Levi en 1986 : « C’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau ».

 

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Les Stolpersteine

     Vous les aurez peut-être vus lors d'un séjour à Berlin, à Cologne ou à Heidelberg, et vous vous serez peut-être arrêtés en vous demandant ce que c'était. Parce qu'en effet, il faut marquer un temps d'arrêt, légèrement s'incliner pour pouvoir lire et comprendre à quoi ils renvoient. « Ils », ce sont ces petits pavés de béton sur lesquels est fixée une petite plaque de laiton portant une inscription, « Hier wohnte », puis un nom, des dates, et quelques mots qui nous informent sur le destin de la personne disparue, « deportiert », « ermordet ». Ces pavés, appelés « Stolpersteine », sont là pour rendre hommage aux victimes du national-socialisme.

 

     Ils sont l’œuvre d'un artiste allemand, Gunter Demnig, qui souhaite ainsi inscrire dans notre quotidien, devant notre porte, le souvenir des victimes du national-socialisme.

 

     Gunter Demnig est né à Berlin en 1947. Il travaille depuis les années 1980 sur les thématiques des traces et du génocide. Il a eu l’idée des Stolpersteine en 1993, lors d’une action artistique en souvenir de la déportation massive des Roms. La première exposition du projet a été réalisée en 1994 dans l’église des Antoines à Cologne. Les premiers pavés ont été installés en 1995 à Cologne et à Berlin. L'artiste poursuit depuis son œuvre avec l’autorisation des diverses municipalités. Il travaille avec une équipe, dont Michael Friedrich, le sculpteur berlinois qui grave les plaques. Les pavés sont placés dans le sol, devant le dernier domicile de la personne dont ils commémorent la disparition. Citant le Talmud, « un homme n'est oublié que si son nom est oublié », l'artiste explicite son projet : une pierre, un nom, une personne. Chaque pavé témoigne d’une vie disparue. Cela explique également le choix de l'artiste de faire graver à la main chaque inscription. .

     En les plaçant ainsi au cœur de notre quotidien, dans le voisinage, l'artiste veut lutter contre l'oubli et permettre un travail de mémoire qui redonne une place aux victimes. Lieu de passage, la rue devient un lieu de commémoration. A travers ces pavés sur lesquels on « achoppe » ou « trébuche » (stolpern = trébucher en allemand), l'artiste thématise la question de l'absence et de la présence. A travers l'inscription gravée, le passant peut par exemple prendre conscience de l'âge de la victime au moment de sa déportation, ou encore se rendre compte du nombre de personnes déportées dans un même immeuble ou dans une même rue. L'idée de ce projet est qu'à travers des histoires individuelles se construise une mémoire collective, un autre rapport au passé, qui pourrait avoir une résonance dans notre quotidien. Et ce, à la fois pour le passant qui voit la pierre dans le sol et peut s'interroger sur la vie et la mort de la personne et pour ceux qui parrainent la fabrication et la pose d'une pierre.

 

     En effet, pour qu'un pavé soit posé, il faut qu'un parrain en fasse la demande. Cela peut être un parent, un voisin, une connaissance de la personne ou tout citoyen qui décide d’accomplir cette démarche. Une demande de parrainage s'accompagne d'un travail de recherche permettant le recueil d'informations nécessaires à l'élaboration d'un Stolperstein. Un pavé signifie donc une recherche dans les archives, des prises de contact et des échanges avec les membres de la famille, et ce parfois à l'échelle internationale. A travers ce travail sur l'histoire d'une personne se tissent des réseaux et des liens. La pose du pavé s'accompagne souvent d'une cérémonie qui réunit plusieurs personnes et prend pour certains une dimension symbolique. Ainsi, pour les proches des victimes du national-socialisme, cette pierre peut symboliser une pierre tombale. Au-delà des familles des victimes, ce projet implique et entraîne un fort engagement de la part des citoyens, et de nombreuses écoles y travaillent également et participent aux recherches.

     Considérés comme le plus grand monument décentralisé d'Europe, les Stolpersteine se trouvent dans plusieurs villes et pays européens : plus de 54 000 pierres dans plus de 1600 lieux... Toutefois, si ce projet bénéficie d'un accueil très favorable et connaît un grand nombre de demandes, il ne fait pas l'unanimité. Vous n’en verrez par exemple pas à Munich, où le conseil municipal (Stadtrat) n'a pas autorisé leur pose dans l’espace public. Des critiques se font entendre, reprochant d’une part à l'artiste d'exercer une forme de monopole et soulignant d’autre part l'importance et la nécessité de la diversité des formes dans le travail de mémoire. Néanmoins, si les Stolpersteine sont absents des lieux publics, on en trouve dans des lieux privés et beaucoup sont déjà prêts, n'attendant que l’autorisation d’être posés.

 

     Monument décentralisé, monument qui essaime, le projet des Stolpersteine se distingue ainsi par sa forme et son ampleur, sa place dans l'espace public et son organisation par les citoyens. Posés dans les rues, les Stolpersteine constituent un type particulier de monument et proposent un travail de mémoire ancré dans le quotidien, redonnant aux victimes du national-socialisme une place dans le voisinage d'où elles ont disparu. La rue comme lieu du souvenir est d'ailleurs le nom d'un autre projet artistique que l’on peut découvrir dans le quartier de Schöneberg à Berlin : le projet Orte des Erinnerns de Renata Stih et Frieder Schnock.

 

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Les Memory Loops de Michaela Melian

     Avec Memory Loops, l’artiste Michaela Melian a gagné en 2008 le concours artistique de la ville de Munich. En réponse au sujet proposé par la ville bavaroise « Opfer des Nationalsozialismus – Neue Formen des Erinnerns und Gedenkens » (les victimes du national-socialisme – nouvelles formes de souvenir et de commémoration), la musicienne et professeure d’art plastique originaire de Munich a réalisé un monument virtuel pour les victimes du national-socialisme. 300 traces vocales amènent l’auditeur – qui peut télécharger gratuitement les voix sur son téléphone portable et les écouter quand il le souhaite, où il le souhaite, et aussi souvent qu’il le souhaite – dans des lieux de terreur du nazisme entre 1933 et 1945 partout dans Munich. La transcription des voix est basée sur des témoignages originaux des victimes et des bourreaux, accompagnés parfois par un son dans l’arrière- fond. Le réseau topographique et vocal s’étale comme un filet sur la ville et peut toujours être élargi par de nouvelles voix. Le projet « in progress » pour lequel les bavarois montrent une certaine fierté se présente comme innovateur, avec pourtant quelques lacunes.

 

     Commençons par le contexte événementiel de la remémoration du génocide à Munich, c’est-à-dire avec le refoulement. Comme le dit le directeur et fondateur de NS-Dokumentationszentrum (https://www.ns-dokuzentrum-muenchen.de/zentrum/historischer-ort/), le Prof. Dr. Winfried Nerdinger, « München hat erfolgreich die Vergangenheit verdrängt » : Munich a très bien su refouler le passé, ce qui n’est pas forcement rarissime si l’on regarde de l’autre côté du Rhin. Les Français ont leur Syndrôme de Vichy, comme l’appelle justement Henry Rousso, qui marque aussi une phase de refoulement dans la mémoire collective des français entre 1955 et 1974.

http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1988_num_53_3_3805_t1_0784_0000_2

 

     Peut-être faut-il préciser que pour les munichois, le refoulement continue à durer jusqu’à nos jours. Le réveil arrive avec la création des Stolpersteine (pierres d’achoppement) de l’artiste berlinois Gunter Demnig. Avec la devise : une pierre, un nom, un homme (ein Stein, ein Name, ein Mensch) qui renvoie à la Torah, il parcourt les trottoirs des villes allemandes depuis 1993 pour y planter ses Stolpersteine. Les pierres commémorent les victimes qui n’ont pas de tombe, leur rendent hommage. Guter Demnig arrive notamment à Munich en 2004 pour planter des pierres pour Siegfried et Paula Jordan, déportés et tués par les Nazis à Kaunas en Novembre 1941, une commande du fils des disparus. Le seul survivant de la famille souhaitait que ses parents restent dans la mémoire collective de Munich, mais la présidente du Conseil central des Juifs en Allemagne, Charlotte Knobloch, ainsi que la direction des travaux publics (Tiefbauamt) de Munich ont mis leur veto pour, entre autres, des raisons de sécurité.

http://www.tagesspiegel.de/themen/reportage/gedenken-an-die-shoah-stolperstein-verbot-spaltet-muenchen/10897112.html

 

     Dans ces circonstances, le projet Memory Loops de Melian apparait comme une contre-réaction de la ville de Munich, qui avec son appel à contribution pour « une nouvelle forme de la remémoration » s’oppose aux Stolpersteine de Gunter Demning dans les deux sens du terme. C’est tout d’abord une munichoise qui « plante des pierres virtuelles » dans toute la ville de Munich, en contre-réaction parce que justement, les voix, au contraire des pierres, sont neutres et impersonnelles. Elles n’ont pas de nom. Dans l’esprit de l’artiste, elles représentent une expérience collective.

 

     Mais il se peut que l’artiste n’ait rien à voir avec ce pêle-mêle politique de la ville. Pourtant, elle nous intrigue avec sa nouvelle forme de la remémoration.

 

     Les voix des acteurs et actrices représentant les voix des témoins de l'époque, sont jouées par des comédiens professionnels, sans pause, sans répétition, sans hésitation ni émotion comme on le vit normalement dans l’Oral History, où le témoin est envahi par le tourbillon des souvenirs et incapable d’établir un récit chronologique, mais au contraire lisses et objectives – neutres. Cette représentation met l’authenticité du témoin en question. D’autant plus qu’il manque des références concernant la bibliographie. D’où provient la voix ? – Elle est par ailleurs souvent représentée par un je qui pourrait tout aussi bien être un moi qu’un toi.

 

     Cette représentation peut bien évidemment provoquer une relance du négationnisme, qui n’attend que de nier la réalité du génocide. D’autre part, peut-être faut-il s’interroger plus sur l’approche artistique de la musicienne, qui n’a pas choisi par hasard la forme circulaire (loop signifie boucle en anglais) comme titre de son œuvre. Dans quelle mesure la musicienne reprend-t-elle la brisure de la voix – par le son dans l’arrière plan de la trace qui se répète, s’arrête et recommence comme dans une spirale du traumatisme ? S’agirait-t-il dans ce cas là d’un déplacement du témoignage du fond vers la forme ?

 

     Mais le mieux est de vous vous faire votre propre opinion au sujet des Memory Loops sur le site web de l’artiste : http://www.memoryloops.net/de/more_information . Il y a par ailleurs 175 voix traduites en anglais au cas où vous ne comprendriez pas suffisamment l’allemand.

 

Quelques remarques à propos de l’artiste et des Loops

 

     Michaela Melian est née en 1956 à Munich. Après des études de beaux-arts et de musique – notamment de violoncelle – au conservatoire Richard-Strauss, la professeure à la HFBK (Hochschule für bildende Kunst) à Hambourg et co-fondatrice du groupe avant-gardiste F.S.K. (Freiwillige Selbstkontrolle) renouvelle le lien entre image et son par le mélange des genres musicaux (classique et pop, house et techno). Dans la tradition de la déconstruction féministe, l’artiste travaille souvent à partir d’histoires collectives liées à des lieux ou des associations musicales connues, pour donner une sensation d’étrangeté à l’auditeur et le rendre mal à l’aise dans ses habitudes acoustiques et visuelles. Le paradoxe de l’intime qui surgit comme étrange, devient moyen de création artistique réalisé dans le principe des Memory Loops. Jan Kedeves décrit les Loops comme des répétitions qui suspendent le principe de ressemblance dans un son. Depuis 2002, l’artiste construit des « tracks » sur le rythme des musique house et techno qui ne ressemblent pas tout à fait à ce que l’auditeur habitué entend dans ce genre de musique pop. Melian arrive à surprendre l’auditeur, qui écoute en boucle le même son et finit par s’apercevoir qu’il résonne autrement. Jan Kedres résume les Loops par la citation de Diederich Diederichsen qui écrit dans son essai « Leben im Loop » (“La vie dans les Loops“) :

 

«Wissen wir nicht, nicht zuletzt durch Minimalismus und Techno, dass es gar nicht immer dasselbe ist, das wir in einem Loop hören? Durch seine biegsame verlässliche Konstanz werden unsere eigenen Mikro-Veränderungen plötzlich gross, die Welt um den Loop herum wächst. Wir sehen uns immer wieder unter den gleichen Vorrsaussetzungen selbst an und sind immer wieder ein bisschen anders geworden.“ ou encore „Ne savons- nous pas, par le minimalisme et la musique techno que ce n’est pas du tout la même chose ce qu’on entend dans un Loop ? Par la consistance souple et fiable du Loop, notre propre micro-altération grossit d’un coup, le monde autour du Loop grandit. Nous nous regardons nous-mêmes sous les mêmes conditions et nous nous apercevrons que nous sommes devenus chaque fois un peu différents de nous-mêmes. » (traduction personnelle de l'auteur du présent article)

 

(Diedrich Diederichsen, Eigenblutdoping, KiWi Köln, 2008, p. 34, cite selon Jan Kedves, « Schwingung und Geschichte/ Ein “close listening” der Musik von Michaela Melian in fünf Abschnitten: Spuren, Loops, Stimme, Coverversionen, und das Frauending, das sich eher so ergibt », dans: Buch zur Ausstellung Michaela Melian, Electric Ladyland, 8 März-12 Juni 2016.)

 

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Zeitzeugenabend au Jüdisches Museum

     Le 26 janvier 2017 avait lieu la Journée de commémoration des victimes du national-socialisme. A cette occasion, l’Organisation pour la Coopération judéo-chrétienne et le Musée juif de Munich (Jüdisches Museum) ont organisé une conférence, avec pour invité d’honneur Roman Haller, témoin de cette époque. Né en mai 1944 en Ukraine, Haller fait partie de ce qu’on appelle les child survivors, ces enfants juifs ayant survécu à l’Holocauste. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages portant sur les Juifs dans l’Allemagne d’après-guerre, mais il est surtout un témoin de l’époque nazie et post-1945.

 

     Après quelques phrases d’introduction de la part des organisateurs, Roman Haller est invité à monter sur l’estrade. Avant d’entamer son récit, il tient d’abord à souligner l’importance de cette journée de commémoration, et déclare : « Je crois que, dans l’époque actuelle, où l’extrême-droite monte, il est très important que nous nous souvenions de cette période ». Bien qu’il ne se considère pas comme un véritable témoin de l’époque nazie, puisqu’il est né un an avant la fin de la guerre, il insiste néanmoins sur le fait que son enfance a été marquée par la Shoah.

 

     Enfin, Haller commence le récit de son enfance, ou plutôt le récit de la vie de ses parents, Ida et Lazar Haller. Pendant la guerre, Ida et Lazar sont déportés dans le camp de travail de Tarnopol en Pologne. Les conditions de vie y sont très difficiles, mais le plus dur reste l’appel, auquel certains prisonniers ne répondent pas – ils sont morts pendant la nuit. Début 1942 – Ida et Lazar ne le savent pas –, les nazis décident de fermer le camp de travail et de déporter 7000 des prisonniers, dont les Haller, vers le camp d’extermination de Belzec.

 

     Alors que les premiers prisonniers du camp de travail sont déportés vers Belzec, une jeune femme travaillant pour une organisation catholique, Irene Gut, voit un soldat jeter un enfant en l’air et lui tirer dessus. Face à cet acte effroyable, Irene prend une décision : celle de venir en aide aux prisonniers juifs. Elle choisit douze d’entre eux, dont Lazar et Ida, enceinte de Roman Haller, et les cache dans la villa du Commandant Eduard Rügemer (major de la Wehrmacht). Ce dernier fait partie de l’armée allemande, et Irene sait qu’elle risque sa vie en cachant les prisonniers chez lui. Un jour, le Commandant surprend un des prisonniers. S’ensuit une dispute entre Irene et lui. Le Commandant propose alors un marché, digne d’un roman : il gardera le silence si Irene devient sa compagne. Celle-ci accepte, et les prisonniers juifs sont autorisés à rester cachés dans la villa – Ida et Lazar confieront plus tard à leur fils qu’ils étaient presque certains que le Commandant savait depuis le début qu’il hébergeait des prisonniers juifs, mais qu’il avait simplement décidé de faire comme s’il n’avait rien vu.

 

     Le temps passant, des rumeurs sur une éventuelle présence de prisonniers juifs au sein de la villa commencent à se propager. Irene et le Commandant se voient contraints d’emmener les douze prisonniers dans la forêt toute proche. Ils y restent cachés pendant des mois, mais un problème de taille survient : Ida, enceinte, arrive bientôt à terme. Le groupe de prisonniers, conscient que les cris d’un enfant risquent d’attirer l’attention des soldats nazis, se demande s’il doit fuir la forêt ou non, voire supprimer l’enfant. Décision est prise de voter à bulletin secret ; le résultat est unanime : ils resteront ensemble, y compris le bébé. Ils décident finalement de demeurer dans la forêt, et quelques temps plus tard, l’Armée rouge vient les libérer.

 

     A la fin de la guerre, les parents de Roman Haller souhaitent émigrer aux Etats-Unis. Ils déposent une demande de visa, mais à cette époque, en obtenir un prend de très longs mois. Pendant ce temps, Lazar cherche du travail à Munich et Ida et lui tentent de retrouver Irene et le Commandant. Irene reste introuvable – et pour cause, elle a émigré aux Etats-Unis, en Californie, à l’aide d’un faux visa – mais Ida et Lazar parviennent à retrouver la trace du Commandant. Celui-ci, malade et en mauvais termes avec sa famille, part s’installer chez la famille Haller. Roman Haller, alors enfant, l’appelle « Zeyde », « grand-père » en Yiddish.

 

     Un jour, Roman Haller reçoit une lettre d’Irene qui lui apprend qu’elle l’a cherché pendant des années. Dans sa lettre, Irene appelle Haller « mein lieber Sohn », « mon cher fils ». Haller nous confie : « Elle était comme une deuxième mère pour moi ». Plus tard, Irene arrive à l’aéroport de Munich où elle est accueillie par la famille Haller. Elle séjournera quelques temps chez eux.

 

     Roman Haller termine le récit de son enfance avec les suites de ces retrouvailles. Il ajoute que, plus tard, en 1995, Irene reçoit la bénédiction papale, premier honneur qui lui est fait en reconnaissance de ses actes héroïques. Roman Haller l’affirme : « Sans elle, nous serions morts ». L’air nostalgique, il nous montre une photo où figurent sa mère, lui-même, ainsi que le Commandant. Si Roman Haller est reconnaissant envers Irene, il l’est aussi envers le Commandant Rügemer qu’il considère comme un héros. Attristé pendant des années que ce dernier n’ait jamais reçu d’hommages, Haller doit attendre jusqu’en 2013, lors d’une conférence à laquelle il participe, pour découvrir que le Commandant a reçu les honneurs quelques années auparavant. Haller conclut : « Je suis très heureux que tous deux aient reçu les honneurs ».

 

     L'histoire de la naissance de Roman Haller, ainsi que celle de la résistance d'Irene Gut semblent romanesques. On pourrait alors se questionner sur une possible part de fiction, notamment en ce qui concerne la naissance de Haller, puisqu'il n'a pu en avoir connaissance qu'à travers les récits d'autres témoins. Par la suite, Irene Gut et Roman Haller seront au cœur des médias. Ainsi, Irene ne fait pas que raconter son expérience dans des écoles, mais est aussi invitée dans des talk-shows, pendant lesquels Haller fait parfois une apparition. C'est d'ailleurs lors d'une de ces émissions que Roman Haller et Irene Gut se reverront pour la première fois, bien qu'ils aient échangé des lettres pendant plusieurs années. En 2009, trois ans après la mort d'Irene Gut, a lieu la première de la pièce de théâtre Irena's Vow à Broadway. Roman Haller intervient à la fin de la pièce, afin de répondre aux questions des spectateurs. Bien entendu, la surprise et l'émotion du public sont palpables. Cette utilisation des témoignages, de l'histoire, soulève naturellement la question de leur emploi : jusqu'où peut-on aller ?

 

Après son témoignage, Roman Haller a proposé de répondre aux questions du public. Certaines personnes ont témoigné en quelques mots, notamment une personne née dans le ghetto de Lodz. Lorsqu'il répond aux questions, Roman Haller souligne régulièrement combien il est important de transmettre l'histoire, de témoigner, car le présent se mue rapidement en passé, qu'il ne faut pas oublier – un présent que nous nous devons de chérir, afin que jamais ce qu’il a lui-même vécu ne se reproduise.

 

     Eva Haller, épouse de Roman Haller, prend elle aussi part au travail de mémoire en tant que présidente de la Korczak Akademie, qui favorise notamment le dialogue interreligieux. Le film qu'elle a présenté, The Rage to Live, a été réalisé par des lycéens, et a pour sujet l'Administration des Nations Unies pour le Secours et la Reconstruction (UNRAA), une organisation américaine créée en 1945 qui s'est occupée – entre autre – des enfants ayant perdu leur famille pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit d'une adaptation du livre The Rage to live d'Anna Andlauer, qui traite de l'activité de l'UNRAA dans le centre pour enfants du Kloster Indersdorf. La Korczak Akademie a d'ailleurs organisé une exposition à ce sujet en janvier. Des images d'archives alternent avec des séquences où les anciennes pupilles de l’organisation, maintenant âgées, rejouent avec les lycéens membres du projet, soixante-dix ans plus tard, des scènes filmées alors qu'elles étaient encore enfants. Ils ont été recueillis et élevés au sein de cette institution, puis sont partis faire leurs études, ainsi qu'à la recherche de membres de leur famille qui auraient pu survivre. L'UNRAA leur a alors fourni passeports, papiers et visas nécessaires aux divers voyages (vers les Etats-Unis, le Royaume Uni, la France, …). Le film donne une image extrêmement positive de cette organisation, ainsi que l'impression qu'aucun problème n'est jamais survenu, alors même que ces enfants étaient traumatisés par la guerre, la perte de leur famille, voire même l'exploitation qu'ils avaient subie. Si Greta Fischer, membre de l'organisation dont une des interviews est utilisée dans le film, remet en question le bonheur de ces enfants, qui ont maintenant pour la plupart réussi leur vie, cette interrogation est laissée de côté. Le film nous a laissé très dubitatifs, nous avions tous l'impression d'avoir vu un film de propagande, plutôt qu'un documentaire.

 

ag et net