Munich à Paris

Echange avec Munich, étape 2/2

Art et déportation : du cimetière des locomotives aux frigos parisiens avec Jean-Michel Frouin

     Le jeudi 9 mars 2017, un groupe d’étudiants et d’enseignants français, allemands et américains a rencontré l’artiste Jean-Michel Frouin dans son atelier des Frigos, près de la Bibliothèque Nationale de France (BNF) à Paris. Voici un bref résumé de cette visite.

 

     Le groupe avait passé la première partie de l’après-midi à discuter avec Judith Kasper de ses recherches sur la construction de la BNF pendant la présidence de François Mitterrand. Il se trouve que la nouvelle bibliothèque a été construite tout près du site d’un camp d’internement établi par les nazis en 1943 près de la gare d’Austerlitz dans Paris intra-muros. Ce lieu était un camp de travail forcé où les internés extraits de Drancy effectuaient le tri des biens volés, par les services d’A. Rosenberg, aux juifs qui avaient été ou allaient être déportés de Drancy. Dans ce camp a transité le contenu de 30.000 appartements parisiens (meubles, instruments de musiques, livres, vêtements, jouets) qui étaient ensuite acheminés par train vers l’Allemagne (environs 900 trains partirent ainsi pour le Reich). Peu après l’achèvement de la construction de la BNF, un débat fit rage quant à son architecture et sa pertinence en tant qu’institution dédiée à la recherche. Un des critiques, l’éminent historien Pierre Nora, la qualifia même de « lieu du crime ». Pour ceux qui connaissaient l’histoire du camp d’internement situé tout près, cela semblait être une référence directe. Et pourtant l’historien, célèbre pour son travail sur les « lieux de mémoire », faisait allusion non pas au camp, mais plutôt à l’agencement de la bibliothèque, dans laquelle, selon lui, « on se sent comme un prisonnier ». Ni cité, ni reconnu dans cette critique de la bibliothèque, l'autre « lieu du crime », juste à côté, semblait y transparaître comme par inadvertance, comme un fantôme de l'histoire. Exclu du discours, il semblait pourtant en hanter les abords, jusqu'à ce qu'il soit finalement inclus peu après par l'auteur W. G. Sebald dans son roman Austerlitz paru en 2002.

 

     Cet exposé sur la culture et la mémoire institutionnelle finit par devenir de bien des façons une recherche sur les relations entre Histoire, Art et Littérature. En effet, plus le groupe discutait, plus il devenait apparent que la littérature (et pas seulement les écrits de Sebald) effectue sa démarche en remplissant les angles morts de l'histoire, voire même en se focalisant sur eux. Instruit par cette discussion à propos de la BNF et par son contexte général, sur le rôle de l'art et de la littérature, le groupe se dirigea vers l’atelier de Jean-Michel Frouin dans l’ancienne gare frigorifique de la SNCF appelé « les Frigos ».

 

     Tout comme leur nom l'indique, les Frigos sont une ancienne gare frigorifique où des denrées périssables et des wagons entiers transitant par la gare d'Austerlitz étaient stockés. Abandonnée en 1973, la gare fut louée par la SNCF en 1985 à des artistes et des artisans décidés à transformer ses grands volumes à l'excellente isolation (à la fois sonore et thermique) en ateliers.

 

     JM. Frouin était l'un d'eux. Ancien élève de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, l’artiste explorait la proposition du philosophe Ludwig Wittgenstein : « l’éthique et l’esthétique sont un » par l’élaboration plastique d’un paradoxe, celui de « recouvrir » pour « recouvrer ». Représentant sur sa toile rayée grise et blanche, du coutil de sommier, des paysages, des trains, des locomotives. Frouin se proposa alors d’appliquer, in situ, ce paradoxe sur des locomotives et partit en Pologne à la recherche d’un cimetière de locomotives qu’il finit par trouver non loin de la ville de Kielce.

 

     Une locomotive en particulier l’intéressait : La locomotive KDL, type 1, série 52, produite de 1942 à 1945, au nombre de 7669 machines, par 17 constructeurs européens pour le compte du Ministère de la production Industrielle et de l’Armement dirigé par Albert Speer. Muni des images photographiques réalisées lors de ses interventions picturales en Pologne sur ces machines, il proposa au Maire du 13ème arrondissement de Paris de réfléchir à l’inscription au patrimoine historique et culturel de la Ville de Paris, par un geste artistique, d’une locomotive de la série 52. Dans cette optique, il se mit en relation avec les autorités ferroviaires polonaises, allemandes et françaises, pour obtenir leur soutien. La Direction des Chemins de Fer Sud de Pologne offrit alors à la Ville de Paris la machine n° 993 remisée au dépôt ferroviaire de Chabowka non loin de Cracovie ainsi que son transport exceptionnel sur le territoire polonais. La Deutsche Bahn offrit le transport sur le territoire allemand et la Division Fret de la SNCF une réduction tarifaire pour la partie française.

 

     Les bandeaux blancs des roues motrices de la locomotive recouverts d’un blanc fluorescent éclairé par des néons de lumière noire, l’artiste demanda aux trois entreprises ferroviaires d’effectuer le transport exceptionnel de Chabowka jusqu’à Paris entre le 6 et le 18 juin 1994. Ce qui fut fait.

 

     Il s’agissait bien pour lui de représenter la question de la collaboration économique avec le troisième Reich et le traitement qu’elle méritait dans un lieu stratégique, entre le site anonymisé du camp de travail d’Austerlitz à côté et la nouvelle Bibliothèque Nationale de France, dépositaire de la mémoire culturelle nationale.

 

     Les enjeux symboliques étant ainsi clairement exprimés, Jean-Michel Frouin commença son récit de façon hésitante, car il ne savait pas trop pourquoi le groupe était venu ni combien de temps il allait rester. Il introduisit son commentaire par une affirmation « Ceci n’est pas une locomotive, seulement une œuvre et l’œuvre n’est pas la locomotive ». La machine n’est que le support de l’’intervention picturale éphémère intitulée « das Ende der Welt ». Ephémère, par choix éthique, puisque n’ayant été visible que de nuit et durant son déplacement jusqu’à Paris. Il cherchait clairement à tester son public, à provoquer son intérêt, et personne, à cet instant, n’osa interrompre le lent débit de ses paroles pour lui demander ce qu’il entendait par là. Ce n’est que plus tard qu’il devint évident que la locomotive et le modus operandi défini par l’artiste pour son déplacement étaient censés figurer la collaboration européenne à l’effort de guerre nazi et à l’organisation de la disparition du sol européen de ces millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Une collaboration politique, économique, industrielle et financière si rapidement effacée du Roman National Français.

 

     Alors que les questions, de plus en plus nombreuses, prenaient un tour toujours plus personnel, JM. Frouin commença à introduire des bouts de son histoire familiale dans son récit.

 

     Quelques années après la réalisation de cette œuvre monumentale, à l’occasion du décès de sa grand-mère maternelle, refit surface une affirmation longtemps tenue par le coté paternel de sa famille selon laquelle il aurait par sa grand-mère maternelle des origines juives. Affirmation invérifiable, déniée par sa mère et pourtant « portée en silence comme une étoile accrochée dans son dos ». Il était peut-être, commença-t-il à réaliser, un de ces Juifs français invisibles, un de ceux dont on avait fait disparaître l’identité. Tout en analysant cette possibilité, il n’était pas tout à fait sûr de ce qu’il pouvait en faire ou même s’il devait en faire quoi que ce soit à part reconnaître la part invisible en lui de ce qui semblait être un secret de famille. Un étant virtuel « non-existant », comme il le dit lui-même, quelque chose qui aurait été mais ne serait plus ou pas vraiment là. Sa propre histoire semblant lui appartenir aussi peu que la locomotive.

 

     La locomotive avait été offerte à la Ville de Paris par les chemins de fer polonais, alors que le maire du 13e arrondissement, Jacques Toubon, l’avait initialement encouragé à lancer ce projet, dont il espérait qu’il attirerait l’attention sur le quartier autour de la BNF en plein réaménagement. Les soutiens s’évanouirent lorsque l’œuvre fut réalisée.

 

     Lorsque en 2000 le réaménagement du quartier atteignit les Frigos l’artiste fut invité à accepter que le support de son œuvre, à savoir l’objet locomotive, soit stockée à 160km de Paris, où il pourrait en faire ce qu’il voulait, au prétexte que peinte par lui elle était devenue son œuvre, donc sa propriété.

 

     Mais l’artiste refusa cette hypothèse fallacieuse, estimant que le don de cette locomotive devait être présenté au Conseil Municipal en vue de son acceptation par la Ville de Paris.

 

     Le statu quo continue à ce jour et la locomotive reste physiquement inamovible, dans ce que Serge Federbusch a décrit comme « le sarcophage de béton »[1] des Frigos. Une étudiante a demandé à JM. Frouin ce qu’en tant qu’artiste il souhaiterait idéalement faire de cette locomotive. L’artiste répondit lentement : « Cet objet est une pièce d’atelier, un objet de réflexion, elle doit continuer d’être un outil pédagogique ».

 

Michael Levine, Rutgers University

 

traduit de l’anglais (USA) par aor

 

[1] Serge Federbusch, “Les oubliés de Paris: TY 2-993” – http://www.delanopolis.fr/Les-oublies-de-Paris-TY2-993_a353.html