Lettre à Michel Serres

 Cher Michel Serres,

 

Nous sommes étudiants de l’Université Sorbonne-Nouvelle Paris 3 en troisième année de licence franco-allemande. Dans le cadre de nos études, et en relation avec le département d’études germaniques, les étudiants de la licence participent à la publication d’une revue en ligne, Asnières-à-Censier. Pour le numéro 9, nous creusons du côté des humanités numériques. Nous avons décidé de nous pencher plus particulièrement sur les nouvelles technologies et leur rapport à l’enseignement, leur utilité ainsi que les problématiques auxquelles elles nous confrontent. Votre discours de 2011 « Petite Poucette » nous a beaucoup inspirés et a alimenté notre réflexion. Nous sommes la génération dont vous parlez : celle qui a grandi à l’ère du numérique et de la « post-vérité ». C’est pourquoi nous nous sommes sentis concernés et souhaitons vous faire part de nos discussions et réflexions.

 

Nous adhérons à l’idée générale de votre discours, dont l’analyse se veut fine et critique. Il nous semble en effet pertinent de mettre en avant les spécificités de la nouvelle génération, sans pour autant la blâmer en invoquant le fameux « c’était mieux avant ». Par ailleurs, nous ne pouvons qu’approuver la nécessité d’adapter les méthodes d’enseignement, cette réflexion occupant quotidiennement nos esprits. Aussi souhaitons-nous discuter certains points de votre argumentaire d’après notre perspective.

 

Nous pensons tout d’abord qu’il est difficile de parler d’une génération homogène : si au XXIe siècle la majorité des individus naissent et grandissent en ville il ne s’agit pas de la totalité de la population. Au clivage centre/périphéries s’ajoute la complexité de l’origine sociale, culturelle et religieuse, qui n’est pas sans influence sur les conditions de vie de l’individu. L’écart de richesse entre les pauvres et les riches se creuse en effet toujours plus. Par conséquent l’utilisation du numérique et son accessibilité sont tout autant disparates que les modes et les niveaux de vie des jeunes aujourd’hui. Étudier notre génération ne peut se faire qu’en prenant en compte sa diversité et sa complexité.

 

Nous avons l’impression d’être unis non pas par des caractéristiques sociologiques communes, mais plutôt par une inquiétude généralisée : crise économique, précarité et insécurité face à l’emploi et à l’avenir sont autant d’éléments qui nous rendent pessimistes. La jeunesse française a ce privilège de ne pas connaître de guerre similaire à celles du siècle passé. Pourtant les récents attentats contribuent à créer un climat anxiogène. Les nouveaux moyens de communication ne font qu’aggraver ce sentiment, car l’omniprésence des médias et leur discours dominant toujours plus alarmiste nous rappelle sans cesse que le danger et l’insécurité seraient partout. Notre génération se sent de fait un peu abandonnée et le cadre qui se veut sécurisant autour de nous ne semble être qu’un écran de fumée.

 

Nous faisons donc certes partie de la génération du petit poucet et de la petite poucette que vous décrivez. Il est vrai que nous n'avons jamais connu la guerre, que notre espérance de vie est plus grande que celle de toutes les générations précédentes, que nous sommes sensibles à des thématiques telles que l'environnement, et que nous avons facilement accès au savoir. Mais nous ne nous sommes pas tous reconnus dans certains points de votre analyse, tels que le multiculturalisme dans l'enseignement, l'éloignement de la campagne, ou encore la fonction d'enseignement qu'assument désormais, selon vous, les médias.

 

Comme vous le soulignez dans votre discours, les nouvelles technologies peuvent être vecteur de progrès. Elles offrent à tous un accès immédiat au savoir et devraient contribuer à sa démocratisation. Rappelons par exemple la pertinence du concept du MOOC, aujourd’hui en plein essor. Cependant à nos yeux le triomphe du numérique n’est pas systématiquement synonyme d’avancée. On constate entre autres la dématérialisation des rapports sociaux et la baisse de la capacité de concentration. Prend-on réellement le temps d’assimiler les savoirs, ou se contente-t-on de les accumuler ? Nous ne devons plus fournir aucun effort pour avoir accès à l’information. Mais encore faut-il vérifier sa véracité et sa provenance, ne pas oublier que tout le monde peut écrire sur le web. L'échange humain nous paraît toujours essentiel pour l'apprentissage. Finalement le progrès que peuvent apporter les nouvelles technologies dépend uniquement de la façon dont nous les utilisons. Or, si internet est une fabuleuse porte ouverte à la connaissance, c’est aussi le foyer de théories complotistes et de propagande de tous bords.

 

L’omniprésence du numérique dans notre vie est un fait avec lequel il nous faut composer. L’intégration des nouvelles technologies apparaît comme une évidence. Il ne faut néanmoins pas négliger le problème démocratique qu’elles peuvent poser. Elles peuvent renforcer les inégalités entre des écoles qui ont les moyens de mettre en place un enseignement technologique et celles qui n’ont pas le budget nécessaire. On pense par exemple à la différence entre les lycées privés sous contrat et les lycées publics. Il s’agit là d’un pari d’ordre politique : les inégalités d’infrastructure ne sont pas négligeables : tous les établissements devraient être dotés des mêmes moyens. Or, ce n’est pas encore le cas, comme nous en faisons l’expérience au quotidien. Et quand bien même le gouvernement mettrait en œuvre des moyens pour pallier à cette situation, il ne faudrait pas se contenter d’aligner les établissements en équipement numérique sans renforcer en amont la formation des enseignant(e)s. Les mesures ne doivent pas seulement être symboliques. Nous pouvons en témoigner : collèges équipés de tableaux interactifs toujours éteints, éternels problèmes techniques, manque de personnel spécialisé…

 

Justement, il ne s’agit pas de faire du numérique pour faire du numérique. A l’inverse, tout n’est pas à jeter dans la pédagogie papier que nous avons toujours connue. Nous vivons dans une époque de transition où les outils pédagogiques sont avant tout multiples et protéiformes. L’enjeu n’est-il pas de développer des méthodes d’éducation « hybrides », à l’image du XXIe siècle ?

 

lib, loc, ana, lea et eat