Jacques-François Marchandise sur les champs d'action des humanités numériques

Bonjour Jacques-François Marchandise.  Vous êtes enseignant à l’ENSCI - Les Ateliers (Ecole Nationale Supérieur de Création Industrielle) et professeur associé au département de Science de l’éducation de l’Université Rennes 2.  Quel a été votre parcours ?

 

Philosophe de formation, j'ai ensuite eu un parcours de praticien du numérique dans de nombreux champs professionnels depuis les années 1980. Cela m’a servi notamment dans le domaine de l’édition, professionnel et associatif, et dans l’innovation, avant de développer des activités de conseil, de recherche et de prospective qui m'ont amené à réfléchir à ses enjeux et à ses usages.

Je suis devenu enseignant en partant d'abord de ma pratique et de mon histoire, en les enrichissant progressivement de références théoriques. Mes cours visent à proposer une nouvelle place pour les humanités dans un monde traversé par le numérique.

Nous sommes souvent sidérés par le numérique et les changements que nous lui imputons. Nous n'en voyons pas toujours le sens, parfois je pense que nous en exagérons la portée. Il me semble important de proposer des points d'appui aux étudiants. J'ai la chance d'enseigner dans ces deux lieux et domaines atypiques, où une place importante est donnée à la relation entre la pratique et la théorie, et avec des étudiants qui ont beaucoup de choses à m'apprendre.

 

En quoi consiste un cours d’humanités numériques ?

 

Concrètement, mon enseignement peut partir d'un recueil de situations contemporaines liées aux mutations numériques (par exemple dans la vie quotidienne, l'éducation, la culture, le commerce, l'industrie, les services publics...). Nous nous appuyons également sur des controverses liées au numérique (dans des champs comme la santé, l'environnement, la sociabilité, les inégalités...) ou encore sur des objets d'étude comme les mooc, les algorithmes ou la fabrication numérique. Parfois nous allons voir du côté de la recherche sur le numérique, afin d’en comprendre les questionnements, les méthodes, et les résultats.

 

 

Vous êtes également depuis janvier 2016 délégué général de la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération). Pouvez-vous nous présenter cette association et vos travaux ?

 

En 2000, avec mon ami Daniel Kaplan, nous avons mis en place cette association qui rassemble des acteurs très divers, associations, de grandes entreprises comme la La Poste ou GrDF, mais aussi des PME comme Maelink, des labos de recherche et aussi des organisations publiques. Notre objectif est de comprendre et anticiper les transformations numériques. Ce travail de prospective, mené par une équipe d'une quinzaine de personnes, se fait avec le concours de quelques milliers de contributeurs, sur des thèmes très variés (transformation du travail, mutations des territoires, transition écologique…).

Actuellement je coordonne le projet de recherche Capacity qui s’étend sur la période 2015-2017. C’est un projet  porté par la FING, Rennes2 et Telecom Bretagne, qui vise à comprendre les réalités du "pouvoir d'agir" que le numérique nous procure, c’est-à-dire son inscription concrète dans notre quotidien urbain et les nouvelles possibilités que cela offre.

Si les technologies numériques m'intéressent, c'est parce qu'elles sont "socialisées", mises entre les mains d'un grand nombre de personnes à qui elles procurent des moyens d'information et d'action très importants.  Il s'agit de comprendre les conditions et les limites de ce phénomène, à la fois sur le plan des inégalités (peut-on parler d’une démocratisation des savoirs avec l’outil numérique ?) de l'éducation et de l'innovation. Nous faisons des recherches de terrain (ethnographie, entretiens), une enquête nationale, des travaux théoriques et appliqués. Nous espérons rendre ces questionnements plus lisibles pour les chercheurs eux-mêmes et aboutir à des pistes utiles pour les acteurs sociaux, éducatifs et de l'innovation. 

 

Selon vous, jusqu’où s’étend le champ d’action des humanités numériques ?

 

C'est un champ très ouvert. Une vision plus délimitée existe, elle se focalise sur les nouvelles modalités de constitution et de partage des connaissances. Mais des pratiques des chercheurs jusqu’aux modes de publication et de lecture, tout se transforme constamment, et des travaux remarquables nous permettent d'être davantage acteurs de savoirs de moins en moins figés. Cette approche est nécessaire et fertile, elle aide à définir le champ de l'open science, à rajeunir les revues scientifiques, à ouvrir des horizons aux jeunes chercheurs.

Au-delà du champ académique, on voit se développer un ensemble très composite : la culture numérique. A la fois culture technique, informationnelle, ludique, professionnelle, expérimentale. Il faut aider cette culture à s'enraciner, à se relier aux questions de l'époque. Et puis les humanités numériques, c'est aussi la question anthropologique de l'humain à l'ère numérique, quand les modalités de mémoire et de transmission, de propriété et de partage sont en plein changement. Il est important de comprendre que le numérique est un produit de l'humanité, et non un ensemble de technologies venues de nulle part : il intègre notre histoire, nos imaginaires, nos modes de pensée… selon des modalités très diverses. 

 

Vous parler de liens, d’humanités… quelles serait la place des langues et de la linguistique dans ce cheminement ?

 

C’est probablement l'un des domaines pédagogiques dans lesquels le numérique a montré une certaine efficacité au fil des dernières décennies, tant en environnement scolaire que professionnel. Cela s’est joué d’abord via l’extension de l' "audiovisuel", en permettant des modes de diffusion plus riches. Mais aussi par les potentiels de socialisation d’internet, propices aux apprentissages informels, et par des dispositifs innovants que les outils mobiles ont favorisés, adaptés à des usages contextualités.

Je ne suis pas sûr que le paysage soit tout à fait simple. A la fois parce que les dispositifs techniques peuvent renforcer une approche instrumentale des langues, efficace à court terme (pour l'emploi de tout les jours, la traduction élémentaire, etc.) au détriment de la richesse du langage et de l'inscription de ces langues dans leurs cultures. De plus, dans ce domaine comme dans d'autres, l'illusion technicienne nous conduit souvent à la substitution du nouveau à l'ancien, là où il faudrait voir de la complémentarité.

D'autre part, on a pu croire que le numérique aboutirait à la domination de l'anglais et à l'érosion des autres langues. Aujourd'hui c'est plus compliqué que cela. Il semble que de nombreuses langues se voient plutôt renforcées, que des petites communautés linguistiques parviennent à perdurer. Mais il faudra observer cette évolution sur le long terme. Ce sont des questions-clés car le langage est au cœur de nos cultures et du vivre-ensemble. La culture numérique doit mieux intégrer les questions du langage, tout en prêtant davantage attention aux diversités culturelles. Le numérique n'est pas seulement l'affaire des pays occidentaux les plus riches, loin de là.

 

Propos recueillis par ana