Mitsi - bien plus qu'un objet de recherche

 

Le 10 novembre 2016 à 14:02: Nous ne savons encore rien sur l’histoire de Mitsi, et encore moins sur le parcours de Monique Travers. Je la contacte par mail afin de convenir d’une date pour la rencontrer. Nous savons qu'elle a accompagné la mise en place de Mitsi à l’époque, mais tout est encore très flou, nous sommes encore loin de nous imaginer ce que cela signifie ; nous ne savons pas même d’où vient le joli nom de cette machine dont nous aimerions découvrir la mission.

L’après-midi du 23 novembre, Monique Travers nous accueille très chaleureusement chez elle. Nous plongeons dans le passé avec elle, et le brouillard dans nos têtes se dissipe peu à peu, et cède la place à une image de Mitsi et de toute une époque qui se concrétise de plus en plus … Nous allons passer tout l’après-midi sur les traces d’une machine à enseigner qui est le point de départ de toute une époque.

 

Mitsi : le début d’une ère

 

A l’origine, il y avait cette machine à enseigner, plus précisément cette Monitrice d’Instruction Technique et Scientifique Individuelle – nous avons enfin découvert ce qui se cache derrière ce nom, qui, pour être honnête, m’avait d'abord rappelé un chat plutôt qu’une machine…

L’enseignement programmé, principe mis en application avec Mitsi, était un principe très répandu aux États-Unis dans les années 70, mais très peu connu en France. Tout a commencé en 1975 quand Jean-Marie Zemb et Jean Janitza, alors tous les deux professeurs à la Sorbonne Nouvelle, ont participé à l'expérimentation d’une Mitsi, une machine à enseigner… Monique Travers nous explique : « Alors que Zemb, en tant que théoricien de la linguistique, faisait de la théorie pure, Janitza s’était donné pour but d’appliquer la théorie de Zemb ». Et c’est Jean Janitza qui propose à Monique Travers de prendre comme objet de recherche pour sa thèse une application de la théorie.

 

 « Vous mettez le doigt sur quelque chose qui a été entre rien et l’ordinateur », nous révèle-t-elle. En 1976, elle a commencé ses recherches, elle allait rendre sa thèse en 1978. Sa passion pour ses projets de recherche est encore palpable, ses yeux brillent. Impressionnées, nous l’écoutons : il s’agissait d’observer et d’analyser la réflexion de l’apprenant : « L’apprenant au centre de l’apprentissage était la religion », nous raconte-t-elle. Pourrait-on donc dire que c’est là le commencement de l’ère du numérique ? En effet, l'enjeu était bien plus important qu'un simple changement de support – introduction d’un outil électromécanique pour enseigner – c’était également une remise en question des idées traditionnelles sur l’enseignement et l’apprentissage : « C’était la fin d’une période où l’enseignant était le maître à bord, et la réflexion se faisait plutôt sur la méthode d’enseignement. […] C’est là où on a commencé à réfléchir. »

 

 

Dès lors, l'intérêt scientifique se déplace de l’enseignant vers l’apprenant. Il est important de souligner que c’est donc grâce au numérique, ou du moins avec lui, que change notre manière de comprendre l’enseignement et l’apprentissage. Il est intéressant que ce sont les Allemands qui ont été, selon Madame Travers, « les premiers à renverser le processus, alors qu’en France, un inspecteur avait encore dit à Jean Janitza à l’époque : C’est déjà assez compliqué de savoir comment on enseigne, on ne va pas commencer à se demander comment on apprend.  » À ce moment-là, ce qu'on entendait par didactique en France et en Allemagne n’était pas du tout la même chose.

 

 

Comment Mitsi fonctionnait-elle ?

 

Le but des programmes écrits pour Mitsi est de faire réfléchir les étudiants sur la langue qu’ils veulent apprendre. Il s’agit d’automatiser la réflexion et non pas la réponse. Mitsi est un programme d’apprentissage, l’objectif n’est pas - comme chez Skinner - d’éviter toute erreur dès le départ : « Ce n’était pas vraiment un test, il y avait des étudiants qui faisaient des fautes juste pour avoir les explications », précise-t-elle.

Madame Travers nous montre une photo de Mitsi. Encore une nouvelle pièce pour compléter notre puzzle… L’écran fait penser à une petite télévision. A l’intérieur, il y avait une bande sonore comme celle d’un magnétophone d’autrefois. A chaque fois que l’image devait changer, le film avançait d’une image et présentait ainsi d’autres schémas ou questions à l’apprenant. Le son était synchronisé avec l’image et transmis à l’étudiant à l'aide d'un casque. Un second magnétophone enregistrait automatiquement toutes les réponses données par les étudiants sur une cassette qu’il fallait ensuite envoyer à Sintra, l’entreprise qui avait conçu Mitsi, pour l'analyse.

 

Mitsi : La "machine d'apprentissage"
Mitsi : La "machine d'apprentissage"

 

Madame Travers nous laisse seules pour un moment. Curieuses, nous nous regardons ; qu’est-ce qu’elle va encore nous apporter ? La table devant nous est déjà pleine de brochures, de livres et d’articles - sans oublier les gâteaux et le thé qui nous ont été servis. Elle revient avec un livre d’une épaisseur impressionnante : nous apprenons qu’il s’agit de sa thèse. « C’était grâce à cette machine et aux enregistrements des étudiants que j’incitais à réfléchir à voix haute qu’on essayait de savoir ce qui se passait dans la tête d’un apprenant devant un problème d’ordre linguistique. » Mitsi ne constituait donc pas seulement un outil d’apprentissage, mais aussi un outil de recherche.

 

 

 

 

« Ce que je regardais dans ma thèse, c’est le parcours que faisaient les étudiants », dit-elle en souriant. Ces « parcours » retracent le chemin que les étudiants ont fait dans le programme d’apprentissage, indiquant à quelles questions ils ont donné quelles réponses et quelle information leur a été donnée à quel moment.

 

Elle nous explique les symboles du programme : un carré, c’est une information, un rond représente une question… Une question pourrait être la suivante : Quelle est l’ordre de base ? Ist er gestern angekommen ? Wann fährst du ? Selon la réponse choisie, l'apprenant passe à une autre question ou information, ce qui crée tout un circuit. Un autre exemple est le programme sur les verbes forts : pour donner le passé du verbe kommen, il fallait déplacer des curseurs. Le premier devait être mis sur « k », le deuxième sur « a » etc. Ces curseurs donnaient une impulsion électrique à l’endroit où ils étaient, et cette impulsion était retranscrite sur une bande. « Mais dès qu’il y avait les claviers c’était fini », ajoute-t-elle, cette technologie était devenue obsolète, et dans sa voix on perçoit un peu de nostalgie.

 

 

C’est ainsi que les étudiants ont, en fin de compte, très peu travaillé sur Mitsi, alors que « tous les étudiants de première et deuxième année d’allemand ont travaillé, à partir de 1980 sur des micro-ordinateurs […] pendant près de 30 ans », précise-t-elle. En ce qui concerne le contenu des tests qu’elle développe, elle répond aux besoins des étudiants : « Ce sont eux qui me demandaient de développer des tests sur tel ou tel domaine de la grammaire en rapport avec leur cours. »

Un programme sur l'ordre de base pour Mitsi
Un programme sur l'ordre de base pour Mitsi

 

 

 Une démarche heuristique : La pédagogie par l’erreur

 

Le programme était basé sur une démarche heuristique : il s’agit d’une aide à la réflexion, à la découverte de faits, ce qui mène à une démarche cognitive, car les étudiants comprennent qu’ils ne savent pas tout, et que c'est d’ailleurs tout à fait normal ; ils acceptent des informations qui les font réfléchir par la suite, et construisent ainsi leur savoir. « Cette démarche-là est une démarche qui utilise l’erreur comme moyen d’apprentissage, c’est la démarche de Chomsky, la démarche de tous les cognitivistes. Les démarches behaviouristes [comme Skinner, ndlr] sont des démarches pour lesquelles l’erreur est traumatisante, alors que nous, nous utilisons l’erreur pour construire l’apprentissage », nous explique-t-elle.

L’arrivée des micro-ordinateurs a mis MITSI à la retraite. C’était le début d’une nouvelle ère : l’Enseignement (Apprentissage) Assistés par Ordinateur, qui s’est largement développé dans les années 80 pour déboucher sur les laboratoires multimédia modernes.

« Et tout s'est arrêté en 2007 un jour où il y eut eu une fuite dans le toit qui a inondé d'amiante tout le laboratoire. Et je n'ai plus eu le droit de rentrer dans mon laboratoire. Tous mes papiers sont restés dedans, c'était fermé, voilà ». C'était la fin d’une époque et d’une expérience passionnante, dont ont bénéficié les étudiants d’Asnières.

En partant, nous avons du mal à revenir à la réalité du présent, tellement nous avons revécu le passé avec Madame Travers. Il est difficile de s’arracher à cette histoire – plus nous en savons plus cela révèle de nouveaux champs encore inexplorés qui amènent d’autres questions… La Mitsi de la Sorbonne Nouvelle Paris 3 devrait encore être sur le site à Asnières. Il faudrait prendre le temps un jour de franchir tous les obstacles administratifs qui se sont présentés à nous, afin de s’y rendre et de voir en vrai, on a envie de dire in persona, la fameuse machine à enseigner.

 

mlu

Sources:

 

Interview avec Monique Travers

Janitza, Jean ; Travers, Monique (dir.) : Babel en Education : Linguistique allemande et didactique des langues. Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 2003.

Travers, Monique : De Mitsi à Hyperlab : Trente années de technologies toujours nouvelles. Dans : Krebs, Gilbert (dir.) : Passerelles et passeurs, Paris : Presses Sorbonne Nouvelle 2002.

 

Images:

 

https://www.flickr.com/photos/zigazou76/15162716364/in/photostream/ [dernière consultation : 7.1.17]

Monique TRAVERS, “Analyse d’une expérience d’enseignement programmé de la grammaire allemande en milieu universitaire”, Thèse de doctorat de 3° cycle sous la direction de Jean JANITZA, Université Paris 3, 1978