Elfriede Jelinek publie dans un espace sans nations ni frontières

screenshot de la page web d'Elfriede Jelinek: http://www.elfriedejelinek.com/
screenshot de la page web d'Elfriede Jelinek: http://www.elfriedejelinek.com/

Dans les années 1990, Elfriede Jelinek s'exprimait encore en public, sur les estrades, lors de manifestations contre l'extrême droite en Autriche. L'écrivaine autrichienne, prix Nobel de

littérature en 2004, est connue pour ses prises de position politiques et culturelles. Or aujourd'hui, elle privilégie la publication en ligne à la publication papier, et ses apparitions

publiques se font de plus en plus rares. 

 

Si Elfriede Jelinek a su s'affirmer de la sorte sur internet, c'est aussi en sa qualité de précurseur dans le domaine technologique. Aidée par son mari informaticien, elle compte en 1996 parmi les premiers auteurs à avoir leur propre site internet. Y paraissent dans un premier temps des textes déjà publiés sur papier. Par la suite, des essais, des textes de théâtre et de « prose courte » voient le jour exclusive-ment sur son site. En 2007, elle commence à publier en ligne son roman Neid ; il s'agit du troisième volume d'un cycle sur les péchés capitaux, commencé par Lust (1989) et poursuivi avec Gier (2000) qu'elle avait publiés au format papier.

 

Jelinek est une écrivaine de gauche, engagée au Parti communiste d’Autriche (KPÖ) de 1974 à 1991. Depuis 1986, elle écrit contre les figures de proue de l'extrême droite comme Jörg Haider, dirigeant du FPÖ jusqu'en 2000. Dans son combat contre la montée de l'extrémisme de droite et le refoulement du passé nazi de l'Autriche, Jelinek polarise : beaucoup d'Autrichiens considèrent qu'elle « salit » l'Autri-che en dénonçant les continuités avec le fascisme ; ainsi, ses prises de position critiques à l'égard de son pays lui ont valu le nom de « Nestbeschmutzerin » (littéralement : « souilleuse de nid »).

 

L'entrée au gouvernement du FPÖ dans une coalition avec le ÖVP (parti conservateur) en 1999/2000 constitue une césure dans la posture d'auteure de Jelinek : dorénavant, en signe de protestation politique, l'écrivaine interdit la mise en scène de ses pièces de théâtre dans son pays. Cette posture n'est pas nouvelle : avant elle, Thomas Bernhard avait formulé dans son testament l'interdiction de toute publication et mise en scène de son œuvre en Autriche.

 

La publication en ligne comme émigration intérieure

 

Jelinek entreprend alors ce qu'elle appelle une « émigration intérieure » en se tournant vers la publi-cation en ligne. Elle contourne ainsi elle-même l'interdiction qu'elle avait prononcée : son œuvre existe et existera, mais l'écrivaine refuse de la « donner » à son pays. Son exil intérieur est donc en même temps une ouverture sur le monde : en publiant sur internet, Jelinek évite l'Autriche et fait un pied-de- nez au marché national. Elle élève ainsi sa voix dans un espace plus ouvert où, depuis chez elle, elle s'adresse directement à ses lecteurs.

 

En 2004, sa réception du prix Nobel de littérature marque une deuxième césure dans son rapport aux sphères littéraire et publique autrichiennes : le Nobel représente un honneur pour son pays – pays qu'elle déteste. Cette ambivalence, redoublée de la phobie sociale de l'écrivaine et de son dés-enchantement à l’égard du politique, nourrissent sa volonté de « disparaître ». Dans un entretien au magazine d'information Profil, Jelinek affirme : « Je ne voudrais pas être une personne publique […]. Ce que je préférerais, ce serait disparaître tout de suite. J'espère que j'y parviendrai » (1).

 

Le choix de la publication en ligne n'est pas une capitulation. Au contraire : Jelinek explore et exploite le potentiel du numérique. Publier en ligne, c'est d'abord se libérer du marché du livre. C'est s'auto-produire, s’approprier l'ensemble du processus de création, conformément à l'idéal marxiste qui est celui, aussi, de la génération des années 1960 dont fait partie Jelinek. En outre, la publication en ligne permet à l'écrivaine un nouveau rapport à la médialité. Le texte n'est plus figé, il peut évoluer par des modifications, retranchements ou ajouts, ce que le format livre ne permet pas. Surtout, la publication en ligne permet une réaction instantanée à l'actualité. Ainsi, Jelinek actualise régulièrement ses contenus en fonction de l'évolution de la situation politique, économique ou culturelle. Sa posture d'auteure engagée en gagne par là même en pertinence et en crédibilité.

 

Une esthétique de la disparition portée dans le virtuel

 

Pourtant, le contenu des publications de Jelinek reste classique – pas d'hyperliens ou de section de commentaires, par exemple. Son œuvre est protégée par le droit d'auteur et ne peut être reproduite.

Mais justement : qui nous garantit que, depuis notre dernière connexion, Jelinek n'est pas inter-venue dans ses textes pour les modifier ? Voilà justement là où Jelinek semble vouloir nous mener : le

lecteur doit avoir un rôle actif, questionner, s'approprier le texte. 

 

Car pour Jelinek, ces textes publiés en ligne ne sont pas des entités autonomes et fixes. Ils sont pétris, d'abord, d'ntertextualité : citations, références, allusions...Voués ensuite à la consommation et à la péremption, à la disparition, à une existence « fantomatique », ils ne sont que ce que le lecteur en fait au moment où il s'en empare. Le lecteur est exhorté à ne pas imprimer le texte ; à le télécharger s'il le souhaite, puis à l'effacer (2). Les textes en ligne de Jelinek sont donc fluides, malléables, incomplets : ils n'existent qu’à partir du moment où ils sont arrachés à leur plate-forme de départ pour être mis en scène, traduits, compilés…

 

À l'image de leur auteure, les textes de Jelinek oscillent donc entre présence et absence. La disparition physique de l'écrivaine se mue en véritable esthétique de la disparition portée dans le virtuel. Cette nouvelle matérialité de la publication en ligne, celle justement, de l'immatériel et du perméable, concorde avec la fascination de l'auteure pour le fluide, l'éphémère, le mouvant. Ainsi, la qualité numérique et virtuelle du texte refléterait une écriture proprement féminine ; Jelinek se place dans la continuité d'écrivaines féministes comme Ingeborg Bachmann, qui à la fin de son roman Malina (1971) fait disparaître son héroïne dans une fissure murale...

lea,

avec la collaboration de ale et jog

(1) http://www.profil.at/home/habe-95051.

(2) Voir l'essai de Jelinek sur son site internet : Ein paar Anmerkungen zu „Neid“

 

 

Nous remercions Sarah Neelsen, spécialiste des essais de Jelinek, d'avoir répondu à nos questions pour la rédaction de cet article.

 

 

Pour aller plus loin :

- Le site internet d'Elfriede Jelinek : http://www.elfriedejelinek.com/

- Sarah Neelsen. Gegen die Bibliothek (Elfriede Jelinek). Warum die zeitgenössische Literatur ein

neues Medium verlangt. Gemmel, Mirko; Vogt, Margrit. Wissensräume : Bibliotheken in der

Literatur. Ripperger & Kremers, 2013. Voir la référence en ligne : <halshs-01406136>;

- Sarah Neelsen. Les Essais d’Elfriede Jelinek. Genre, relation et singularité. Paris, Honoré

Champion, 2016. Cette thèse a reçu le prix Pierre Grappin, ancien doyen de l’université de Nanterre, résistant et germaniste, en 2014.