Édito

J'écris cet édito dans mon carnet noir, celui qui m'accompagne partout ; je fais encore partie de cette génération qui a besoin de papier pour écrire, penser et travailler. Tout à coup, comme l'impression d'être prise dans un tourbillon à deux vitesses. De bricoler, éternellement, en grand écart entre mon carnet et l'ordinateur. 

 

Et pourtant, comment le nier : la révolution numérique est là, implantée dans notre quotidien, notre imaginaire, notre rapport au monde. Elle est à portée de pouces et de clics. Nous sommes en train de vivre une période de transition, une rupture historique sans précédent, une véritable révolution culturelle comparable à l'invention de l'imprimerie par Gutenberg. 

 

Notre rapport à l'apprentissage s'en retrouve, de fait, bouleversé. Le numérique et internet ont dépossédé le professeur de sa science infuse ; nous sommes des autodidactes flexibles et polyvalents, nous évoluons en milieu agile, habitués au bricolage, aux réseaux et au partage. Wikipedia, Facebook, Youtube, les podcasts et les MOOCs sont autant d'outils à notre disposition. Nous avons parfois le sentiment qu'avec le numérique, nous pourrions tout savoir sur tout ; et qu'en même temps, nous ne savons rien. Comme si, submergés par la profusion et l'immédiateté des ressources, nous avions délégué à nos tablettes intelligentes la tâche d'apprendre et de mémoriser pour nous. 

 

C'est donc avec ce ressenti contradictoire, entre euphorie et dépassement, que nous, étudiants en L3 EFA, nous sommes attelés à la question des humanités numériques. Avec cette première question : les humanités numériques ? Quelles humanités numériques ? La définition ne saurait en être unique et figée. Peggy Bockwinkel, qui nous a accordé un entretien, les conçoit à la croisée entre les sciences humaines et l'informatique. Serions-nous devenus bioniques ? Non, évidemment. « Il est important de comprendre que le numérique est un produit de l'humanité, et non un ensemble de technologies venues de nulle part. », nous rappelle Jean-Francois Marchandise. Et à Ève-Marie Rollinat d'ajouter : « C'est à nous de faire le monde que nous voulons avec le numérique ». Cette culture numérique qui est la nôtre au quotidien doit alors être encadrée ; nous devons composer avec elle, l'aider à s'enraciner : c'est là tout l'enjeu d'une pédagogie numérique telle que nous l'interrogeons dans ce numéro. 

 

Rappelons enfin que « faire du numérique », ce n'est pas forcément innover. Le progrès numérique doit être l'allié du progrès social et sociétal, éthique et démocratique, et non répéter des structures autoritaires dépassées. Ainsi, il nous tenait à cœur de réfléchir à un usage bénéfique et pertinent des nouvelles technologies. Dans ce numéro, le philosophe Michel Serres a fait figure pour nous d'éclaireur. Il nous passe désormais la lanterne ; à nous, Petites Poucettes, de poursuivre dans son sillon, et d'y semer nos propres étincelles numériques… Car la pédagogie numérique naît ainsi : elle s'élabore en même temps qu'elle est pratiquée ; elle est expérimentation, dialogue et voyage d'exploration.

 

Bonne lecture ! 

 

Léa Cassagnau.